Esclavage, des histoires intimes : Retrouver la voix des personnes esclavisées
Dans son ouvrage Chères ancêtres. Contre-histoire des résistances féminines et anticoloniales (Grasset, 2026), Isis Labeau-Caberia explore son héritage familial antillo-guyanais, marqué par l’histoire de l’esclavage et en particulier par des figures de femmes esclavisées. L’une de ses ancêtres, Victorine Labeau, est affranchie en 1840 à Saint-Pierre en Martinique. Une autre, Cécé Ramassany, est d’ascendance tamoule. Son parcours est représentatif de la période qui suit l’abolition de l’esclavage, en 1848, et qui voit l’immigration en Martinique d’environ 25 000 Indiens, pour répondre à la demande de main-d’œuvre des colons, à travers un système d’engagisme. "Passée cette quête généalogique personnelle", l'écrivaine et chercheuse indépendante élargit sa réflexion à la manière dont "on écrit l'histoire de ces personnes qui ont été doublement silenciées, à la fois de leur vivant par la domination qu'elles subissent en tant que femmes, en tant que noires et en tant qu'esclavisées, mais aussi par la postérité, par notre mémoire à trous." S'appuyer sur les contradictions archives Face aux archives écrites souvent insuffisantes pour retracer dans le détail le parcours de personnes esclavisées, et en particulier de femmes, Isis Labeau-Caberia appelle de ses vœux une approche historique créative, intuitive, qui fasse droit à la puissance de l’imaginaire : la fabulation critique. Elle s'inscrit dans le courant historiographique des études subalternes, qui "proposent des méthodes épistémologiques innovantes", où l'approche de l'archive "consiste à lire l'archive contre son grain, à aller exploiter les contradictions de cette archive, ses marges, ses silences, ses omissions, pour, en négatif, essayer de reconstituer la perspective des esclavisées." Quand elles existent, les archives sont souvent empreintes de biais, car elles sont le plus souvent produites par le pouvoir colonial et reflètent les représentations racistes alors dominantes. C’est pourquoi le témoignage d'une personne esclavisée est si précieux, même s’il peut à son tour subir des médiations et des reconfigurations qui visent à en diminuer la charge. Il s’agit ainsi d’apprendre à lire entre les lignes et d'entrevoir les résistances et l’agentivité des personnes esclavisées dans ces récits autobiographiques. Parole et silences de Mary Prince Le récit de Mary Prince est l’un de ces témoignages exceptionnels, d’une part parce qu’il permet de comprendre le fonctionnement d’une société esclavagiste, mais surtout parce qu’il émane d’une femme, ce qui est extrêmement rare. Née en 1788 aux Bermudes britanniques, Mary Prince subit la violence et la cruauté de différents maîtres, et la brutalité du travail dans les marais salants sur les îles Turques et Caïques. À l’occasion d’un voyage en Angleterre, où elle accompagne ses propriétaires, elle parvient à conquérir sa liberté. L’esclavage n’existe pas en métropole : toucher le sol britannique la rend donc théoriquement libre. Elle se tourne alors vers des abolitionnistes disposés à l’aider dans ses démarches. Parmi eux, l’avocat Thomas Pringle et l’abolitionniste Susanna Moodie (née Strickland), qui l’aident à rédiger ses mémoires. Publié en 1831 sous le titre The History of Mary Prince, a West Indian Slave, Related by Herself, son texte autobiographique connaît un grand retentissement et contribue à sensibiliser l’opinion britannique à l’inhumanité du système esclavagiste. Il faut attendre 1833 pour que la loi d’abolition de l’esclavage soit votée en Angleterre. Avec Emma Sudour, l'autrice et comédienne Souria Adèle a traduit et adapté ce témoignage pour le théâtre, et incarne Mary Prince sur scène. Malgré la force du récit et des descriptions des conditions de l'esclavage, "on voit bien, quand on lit le texte, qu'il y a de la censure et de la relecture", précise Souria Adèle."Mary Prince ne dit pas tout, [...] elle dit ce qu'elle peut dire." Donner à lire les témoignages des personnes esclavisées Dans la sphère états-unienne, la collecte d’archives orales lancée par le Federal Writer's Project entre 1936 et 1938 constitue un patrimoine inestimable pour retracer les parcours de vie des personnes esclavisées. 2 300 anciens et anciennes esclaves du Sud des États-Unis ont été interviewés, alors qu’ils et elles avaient entre 80 et 120 ans. Âgés, ces hommes et ces femmes reviennent sur leurs souvenirs de leur vie en esclavage, avant l’abolition de 1865. Elsa Quéré a choisi de traduire vingt-sept de ces témoignages en français, réunis dans Sous le règne du fouet. Une histoire orale de l’esclavage aux États-Unis (Ici-bas, 2026). Ces sources permettent de mieux comprendre le quotidien des personnes esclavisées, empreint de violence, d’exploitation, mais aussi d’élans de résistance et de solidarité. Elsa Quéré remarque un point commun à ces témoignages, quel que soit le parcours ou l'environnement des personnes esclavisées : la violence psychologique. Certains racontent : "Mon maître n'était pas si méchant, il ne nous frappait pas, mais par contre il menaçait de nous vendre." La traductrice souligne que cette menace d'être vendu et séparé de sa famille constitue elle aussi une violence. Néanmoins, les entretiens sont réalisés par des personnes blanches pour l’essentiel, dans le cadre d’une société ségrégationniste et raciste qui applique les lois Jim Crow (1877-1964). Ce contexte de production conditionne sans doute des biais, des silences, des autocensures et des minorations de la violence de la condition des personnes esclavisées, sans pour autant annuler la puissance de cette source. Pour en savoir plus Souria Adèle a traduit et adapté avec Emma Sudour le récit autobiographique de Mary Prince, publié sous le titre de Mary Prince. Récit autobiographique d’une esclave antillaise (Karthala, 2025). Elle est comédienne et porté le témoignage de Mary Prince au théâtre. Isis Labeau-Caberia est écrivaine et chercheuse indépendante. Elle est l’autrice de Chères ancêtres : Contre-histoire des résistances féminines et anticoloniales (Grasset, 2026) et du roman pour la jeunesse La Prophétie des Sœurs-Serpents (Slalom/Éditis, 2022). Elsa Quéré a traduit les témoignages de personnes esclavisées, réunis dans Sous le règne du fouet. Une histoire orale de l’esclavage aux États-Unis (Ici-bas, 2026). Ouvrages cités dans l'émission : Harriet Jacobs, Incidents dans la vie d'une jeune esclave, traduit de l'anglais (États-Unis) par Monique Benesvy, éditions Viviane Hamy, 1992. Saidiya Hartman, Vies rebelles : histoires intimes de filles noires en révolte, de radicales queers et de femmes dangereuses, traduit de l'anglais par (États-Unis) Souad Degachi et Maxime Shelledy, préface d'Audrey Célestine, Seuil, 2024. Références sonores de l’émission : Patrick Chamoiseau, France Culture, 31 mars 2021. Lecture par Amy Houbé du témoignage de Mary Armstrong traduit par Elsa Quéré dans Sous le règne du fouet. Une histoire orale de l’esclavage aux États-Unis (Ici-bas, 2026). Lecture par Souria Adèle d’un extrait du récit autobiographique de Mary Prince, qu’elle a traduit et adapté avec Emma Sudour sous le titre de Mary Prince. Récit autobiographique d’une esclave antillaise (Karthala, 2025). Lecture par Maïwenn Guiziou d’un extrait de Chères ancêtres : Contre-histoire des résistances féminines et anticoloniales d’Isis Labeau-Caberia (Grasset, 2026). Générique : "Gendèr" par Makoto San, 2020.