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Le Cours de l'histoire

Du lundi au vendredi, "Le Cours de l'histoire" remet au goût du jour le récit de l'histoire, réservant un traitement à toutes ses occurrences dans l'espace public comme dans les productions culturelles, tout en restant très attentif à l'actualité de la recherche.

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  • Yesterday · 58 min

    Esclavage, des histoires intimes : Retrouver la voix des personnes esclavisées

    Dans son ouvrage Chères ancêtres. Contre-histoire des résistances féminines et anticoloniales (Grasset, 2026), Isis Labeau-Caberia explore son héritage familial antillo-guyanais, marqué par l’histoire de l’esclavage et en particulier par des figures de femmes esclavisées. L’une de ses ancêtres, Victorine Labeau, est affranchie en 1840 à Saint-Pierre en Martinique. Une autre, Cécé Ramassany, est d’ascendance tamoule. Son parcours est représentatif de la période qui suit l’abolition de l’esclavage, en 1848, et qui voit l’immigration en Martinique d’environ 25 000 Indiens, pour répondre à la demande de main-d’œuvre des colons, à travers un système d’engagisme. "Passée cette quête généalogique personnelle", l'écrivaine et chercheuse indépendante élargit sa réflexion à la manière dont "on écrit l'histoire de ces personnes qui ont été doublement silenciées, à la fois de leur vivant par la domination qu'elles subissent en tant que femmes, en tant que noires et en tant qu'esclavisées, mais aussi par la postérité, par notre mémoire à trous." S'appuyer sur les contradictions archives Face aux archives écrites souvent insuffisantes pour retracer dans le détail le parcours de personnes esclavisées, et en particulier de femmes, Isis Labeau-Caberia appelle de ses vœux une approche historique créative, intuitive, qui fasse droit à la puissance de l’imaginaire : la fabulation critique. Elle s'inscrit dans le courant historiographique des études subalternes, qui "proposent des méthodes épistémologiques innovantes", où l'approche de l'archive "consiste à lire l'archive contre son grain, à aller exploiter les contradictions de cette archive, ses marges, ses silences, ses omissions, pour, en négatif, essayer de reconstituer la perspective des esclavisées." Quand elles existent, les archives sont souvent empreintes de biais, car elles sont le plus souvent produites par le pouvoir colonial et reflètent les représentations racistes alors dominantes. C’est pourquoi le témoignage d'une personne esclavisée est si précieux, même s’il peut à son tour subir des médiations et des reconfigurations qui visent à en diminuer la charge. Il s’agit ainsi d’apprendre à lire entre les lignes et d'entrevoir les résistances et l’agentivité des personnes esclavisées dans ces récits autobiographiques. Parole et silences de Mary Prince Le récit de Mary Prince est l’un de ces témoignages exceptionnels, d’une part parce qu’il permet de comprendre le fonctionnement d’une société esclavagiste, mais surtout parce qu’il émane d’une femme, ce qui est extrêmement rare. Née en 1788 aux Bermudes britanniques, Mary Prince subit la violence et la cruauté de différents maîtres, et la brutalité du travail dans les marais salants sur les îles Turques et Caïques. À l’occasion d’un voyage en Angleterre, où elle accompagne ses propriétaires, elle parvient à conquérir sa liberté. L’esclavage n’existe pas en métropole : toucher le sol britannique la rend donc théoriquement libre. Elle se tourne alors vers des abolitionnistes disposés à l’aider dans ses démarches. Parmi eux, l’avocat Thomas Pringle et l’abolitionniste Susanna Moodie (née Strickland), qui l’aident à rédiger ses mémoires. Publié en 1831 sous le titre The History of Mary Prince, a West Indian Slave, Related by Herself, son texte autobiographique connaît un grand retentissement et contribue à sensibiliser l’opinion britannique à l’inhumanité du système esclavagiste. Il faut attendre 1833 pour que la loi d’abolition de l’esclavage soit votée en Angleterre. Avec Emma Sudour, l'autrice et comédienne Souria Adèle a traduit et adapté ce témoignage pour le théâtre, et incarne Mary Prince sur scène. Malgré la force du récit et des descriptions des conditions de l'esclavage, "on voit bien, quand on lit le texte, qu'il y a de la censure et de la relecture", précise Souria Adèle."Mary Prince ne dit pas tout, [...] elle dit ce qu'elle peut dire." Donner à lire les témoignages des personnes esclavisées Dans la sphère états-unienne, la collecte d’archives orales lancée par le Federal Writer's Project entre 1936 et 1938 constitue un patrimoine inestimable pour retracer les parcours de vie des personnes esclavisées. 2 300 anciens et anciennes esclaves du Sud des États-Unis ont été interviewés, alors qu’ils et elles avaient entre 80 et 120 ans. Âgés, ces hommes et ces femmes reviennent sur leurs souvenirs de leur vie en esclavage, avant l’abolition de 1865. Elsa Quéré a choisi de traduire vingt-sept de ces témoignages en français, réunis dans Sous le règne du fouet. Une histoire orale de l’esclavage aux États-Unis (Ici-bas, 2026). Ces sources permettent de mieux comprendre le quotidien des personnes esclavisées, empreint de violence, d’exploitation, mais aussi d’élans de résistance et de solidarité. Elsa Quéré remarque un point commun à ces témoignages, quel que soit le parcours ou l'environnement des personnes esclavisées : la violence psychologique. Certains racontent : "Mon maître n'était pas si méchant, il ne nous frappait pas, mais par contre il menaçait de nous vendre." La traductrice souligne que cette menace d'être vendu et séparé de sa famille constitue elle aussi une violence. Néanmoins, les entretiens sont réalisés par des personnes blanches pour l’essentiel, dans le cadre d’une société ségrégationniste et raciste qui applique les lois Jim Crow (1877-1964). Ce contexte de production conditionne sans doute des biais, des silences, des autocensures et des minorations de la violence de la condition des personnes esclavisées, sans pour autant annuler la puissance de cette source. Pour en savoir plus Souria Adèle a traduit et adapté avec Emma Sudour le récit autobiographique de Mary Prince, publié sous le titre de Mary Prince. Récit autobiographique d’une esclave antillaise (Karthala, 2025). Elle est comédienne et porté le témoignage de Mary Prince au théâtre. Isis Labeau-Caberia est écrivaine et chercheuse indépendante. Elle est l’autrice de Chères ancêtres : Contre-histoire des résistances féminines et anticoloniales (Grasset, 2026) et du roman pour la jeunesse La Prophétie des Sœurs-Serpents (Slalom/Éditis, 2022). Elsa Quéré a traduit les témoignages de personnes esclavisées, réunis dans Sous le règne du fouet. Une histoire orale de l’esclavage aux États-Unis (Ici-bas, 2026). Ouvrages cités dans l'émission : Harriet Jacobs, Incidents dans la vie d'une jeune esclave, traduit de l'anglais (États-Unis) par Monique Benesvy, éditions Viviane Hamy, 1992. Saidiya Hartman, Vies rebelles : histoires intimes de filles noires en révolte, de radicales queers et de femmes dangereuses, traduit de l'anglais par (États-Unis) Souad Degachi et Maxime Shelledy, préface d'Audrey Célestine, Seuil, 2024. Références sonores de l’émission : Patrick Chamoiseau, France Culture, 31 mars 2021. Lecture par Amy Houbé du témoignage de Mary Armstrong traduit par Elsa Quéré dans Sous le règne du fouet. Une histoire orale de l’esclavage aux États-Unis (Ici-bas, 2026). Lecture par Souria Adèle d’un extrait du récit autobiographique de Mary Prince, qu’elle a traduit et adapté avec Emma Sudour sous le titre de Mary Prince. Récit autobiographique d’une esclave antillaise (Karthala, 2025). Lecture par Maïwenn Guiziou d’un extrait de Chères ancêtres : Contre-histoire des résistances féminines et anticoloniales d’Isis Labeau-Caberia (Grasset, 2026). Générique : "Gendèr" par Makoto San, 2020.

  • Wednesday · 58 min

    Esclavage, des histoires intimes : De Bordeaux à Paris, être esclave au siècle des Lumières

    En 2019, le musée d’Orsay, à Paris, consacre une exposition au "modèle noir de Géricault à Matisse" et montre combien les personnes noires sont présentes dans les arts visuels au 19ᵉ siècle en France. Au 18ᵉ siècle déjà, il n’est qu’à regarder les peintures, des figures noires sont présentes dans les portraits à côté de la pâleur aristocratique. Dans les rues, les villes et les ports du royaume de France, il y a aussi des "personnes de couleur", telles qu'elles sont désignées. Une question se pose : sont-elles libres ou réduites en esclavage ? Une communauté noire à Paris Au 18ᵉ siècle, le royaume de France est l’un des premiers acteurs du commerce de l'esclavage transatlantique et se constitue un empire colonial capable de rivaliser avec les autres puissances européennes. Près de 20 000 personnes esclavisées sont présentes sur le sol métropolitain. Dans Esclaves à Paris. Vies cachées et histoires fugitives (La Découverte, 2026), Miranda Spieler étudie différentes trajectoires de personnes réduites en esclavage. Jean, par exemple, accompagne son maître, un planteur très important de Saint-Domingue. Pauline, elle, est la domestique de l’ex-gouverneur de l’île Bourbon (aujourd'hui La Réunion). L'historienne ajoute qu'une "communauté très cosmopolite se met en place [dans la capitale] à la fin de la guerre de Sept Ans" et la défaite de la France, qui perd plusieurs colonies suite au traité de Paris de 1763. "Des officiers et d'anciens administrateurs arrivent avec des domestiques noirs. Il y a aussi des soldats noirs qui arrivent, pensant qu'ils sont libres à Paris." En théorie en effet, l'espace métropolitain rend libre. Cette situation s’appuie sur une législation du 13ᵉ siècle, elle-même adoptée par jurisprudence au début de la période moderne. La réalité est toute autre, comme l'explique Julie Duprat, autrice de Casimir Fidèle. 1748-1796. Parcours d’un affranchi (CNRS Éditions, 2025). Ce qu'elle appelle des "lobbies coloniaux" questionnent la maxime médiévale dès la fin du 18ᵉ siècle, ce qui aboutit à "trois ordonnances successives qui visent à encadrer, légiférer et légaliser la venue des esclaves en France métropolitaine." Elles garantissent "une continuité de droit entre l'espace colonial, soumis au Code noir, et l'espace métropolitain, dans lequel le Code noir ne s'applique pas, mais dans lequel on souhaite effectivement que les esclaves puissent conserver ce statut." L'affranchissement n'est de fait pas systématique. L’ascension de Casimir Fidèle Certaines personnes esclavisées connaissent des ascensions singulières en métropole. Casimir Fidèle est un jeune enfant déporté à six ou sept ans de Ouidah, au Bénin actuel, pour servir de domestique en France métropolitaine. Selon Julie Duprat, "réduire en esclavage des tout petits enfants est aussi une manière assez facile de les manipuler, de les contrôler, de pouvoir en faire un peu ce qu'on veut. C'est ce qui arrive avec Casimir Fidèle, qui est modelé tout au long de sa vie pour pouvoir répondre à des attentes." Après un long voyage à bord du navire Saint-Julien, il débarque au port de Nantes en 1755. Après quelques années de vie à Nantes, il est revendu à Paris et devient apprenti traiteur-pâtissier au sein d’une institution charitable, l’Hôpital de la Trinité. Il est affranchi lors de sa revente à une famille bordelaise, les Lamontaigne. Grâce à cette émancipation, Casimir Fidèle sort de la domesticité et devient le chef-cuisinier d'un hôtel de prestige à Bordeaux : l’Hôtel de l’Empereur. Pendant plusieurs années, il fréquente les cercles bourgeois et aristocratiques de la ville. Vivre dans la clandestinité Les cas d’ascension des personnes esclavisées sur le territoire métropolitain restent rares dans les sources. Face à des conditions souvent difficiles, marquées par la persistance de la violence raciale, de nombreux esclaves tentent de fuir et d’échapper à leur maître. De nombreux maîtres pourchassent leurs esclaves et abusent des lettres de cachet pour les faire incarcérer. Certains aristocrates peuvent leur venir en aide dans leur fuite, même si, là encore, les cas restent rares dans les sources. Les esclaves fugitifs ou les affranchis de couleur fréquentent pour la plupart la communauté noire à Paris. Pour en savoir plus Julie Duprat est archiviste-paléographe, conservatrice des bibliothèques à Plaine Commune, à Saint-Denis en Seine-Saint-Denis, et conseillère scientifique au sein de la Fondation pour la Mémoire de l'Esclavage. Ses publications : Casimir Fidèle. 1748-1796. Parcours d’un affranchi, CNRS Éditions, 2025. Bordeaux métisse : esclaves et affranchis de couleur du XVIIIᵉ siècle à l’Empire, Éditions Mollat, 2021. Miranda Spieler est professeure au département d’histoire et de politique de l’Université américaine de Paris. Ses publications : Esclaves à Paris. Vies cachées et histoires fugitives, La Découverte, 2026. Liberté, liberté trahie... Faire et défaire des citoyens français, Guyane 1780-1880, Alma Éditeur, 2016. Références sonores de l’émission : Extrait du film Furcy, né libre d’Abd al Malik, 2025. Lecture par Dominique Blanc d’un extrait de d’Ourika de Claire de Duras, propriétaire de personnes esclavisées, écrit en 1823, France Culture, 1987. Lecture par Thomas Beau d’un extrait du Journal de Guyenne de Casimir Fidèle, 19 octobre 1780. Évocation scénarisée de l'abolition de l'esclavage du 6 pluviôse an II (4 février 1794), RTF, 15 janvier 1963. Archive de fin d’émission : extrait du récit d'Olaudah Equiano, alias Gustave Vassa, RFI, 1992. Générique : "Gendèr" par Makoto San, 2020.

  • Tuesday · 58 min

    Esclavage, des histoires intimes : Les Tinchant, itinéraire d'une famille marquée par l'esclavage

    L'histoire de la famille Tinchant s'écrit à travers les générations. Dans De l'esclavage à la liberté. L'Odyssée des Tinchant, 1793-1945 (Gallimard, 2026), Jean Hébrard et Rebecca J. Scott retracent les trajectoires de Rosalie, Élisabeth et Jacques, Édouard et tous ses frères, jusqu'à Marie-José. Ce récit traverse aussi le monde : Sénégambie, Saint-Domingue, Cuba, les États-Unis, sans oublier la France et la Belgique. Il raconte une histoire entre esclavage et lutte pour la liberté, l'émancipation et, pourquoi pas, la réussite. À la recherche de la liberté L’histoire des Tinchant commence avec Marie Françoise, dite Rosalie (1767-1851), une femme peule sans doute née dans la vallée du fleuve Sénégal. Elle est déportée et réduite en esclavage à Saint-Domingue, où son premier propriétaire connu est un affranchi. "Rosalie peut voir qu'une personne mise en esclavage peut [en] sortir. Cela change [s]a perspective", souligne Rebecca J. Scott. Rosalie est ensuite rachetée par une riche marchande noire, libre de couleur, et obtient un affranchissement incomplet. À Saint-Domingue en effet, le gouverneur et l'intendant doivent signer l'affranchissement en plus du ou de la propriétaire. "Rosalie est une 'libre de savane', c'est-à-dire qu'elle est affranchie par sa propriétaire, mais pas officiellement", explique Jean Hébrard. Rosalie est enfin achetée par un fermier de boucherie, Michel Vincent, fils d’un notaire de la région du Mans établi à Saint-Domingue. Il emploie Rosalie aux soins de son ménage et obtient d'elle quatre enfants, sans que Jean Hébrard et Rebecca J. Scott ne parviennent à cerner les contours de leur relation, entre violence, négociation ou stratégie vers l'émancipation. Au moment de la révolution haïtienne (1791-1804), Michel et Rosalie fuient pour Santiago de Cuba. Rosalie survit difficilement après la mort de Michel. Elle choisit alors de revenir dans la nation noire et indépendante d’Haïti, probablement pour garantir sa liberté. C’est là qu’elle meurt à 80 ans passés. Ancienne esclave, Rosalie finit ainsi sa vie en citoyenne. Le parcours de Rosalie et de ses différents maîtres permet d’entrevoir la complexité des trajectoires des personnes esclavisées et de leur filiation. Il montre aussi que l’affranchissement et l’émancipation peuvent être remis en cause à tout moment. Les affranchis n’hésitent pas à devenir eux-mêmes propriétaires d’esclaves, alors qu’ils ont conquis de haute lutte leur liberté. Se dessine ainsi la vulnérabilité des corps et des esprits face à l’arbitraire et à la violence des sociétés esclavagistes. Fuir la société esclavagiste de La Nouvelle-Orléans Des quatre enfants de Rosalie, celle dont le parcours a été le mieux reconstitué par Jean Hébrard et Rebecca J. Scott s’appelle Élisabeth (1799-1883). La jeune fille est élevée par sa marraine, Marie Blanche Pellon, une libre de couleur qui s’installe à La Nouvelle-Orléans, en Louisiane. C’est dans cette ville qu’Élisabeth rencontre son futur époux : Jacques Tinchant (c. 1798-1871), qui donne son patronyme à la famille. En effet, Élisabeth, fille d’esclave, n’a pas de nom de famille, comme sa mère Rosalie, même si des démarches sont effectuées pour qu’elles puissent adopter le nom de Michel Vincent. Jacques est métis, tout comme Élisabeth, et est lui aussi né d’une femme noire affranchie, Marie-Françoise Bayot, dite Suzette, et d’un colon français, Joseph Tinchant. Élisabeth et Jacques se marient en 1822. "Ils peuvent se marier légalement à l'église, parce qu'ils sont tous les deux considérés comme des personnes libres de couleur" et que ce statut les y autorise, précise Rebecca J. Scott. Néanmoins, la violence des lois raciales persiste dans la société esclavagiste pré-guerre civile, où "les personnes au pouvoir en Louisiane essayent de sécuriser l'esclavage comme institution", ajoute l'historienne. Jacques et Élisabeth décident de quitter les États-Unis et s’installent en France, dans le village béarnais de Gan. Ensemble, ils ont six garçons, lesTinchant brothers (frères Tinchant). Des cigares pour faire fortune Des six enfants d’Élisabeth et Jacques, Édouard Tinchant (1841-1915) retient sans doute le plus l’attention. Né en France, où il passe ses jeunes années, Édouard est très marqué par son identité états-unienne. Avec ses frères, il lance un négoce de tabac puis de fabrication de cigares, qui le mène à La Nouvelle-Orléans, puis en Alabama et à Memphis, dans le Tennessee. Il s'établit enfin de l'autre côté de l'océan Atlantique, à Anvers, en Belgique, où il devient un riche marchand. La génération des petits-fils de Rosalie voit ainsi l’accession de la famille Tinchant à une émancipation sociale et économique. Selon Jean Hébrard, "l'idée qu'il y a un destin à corriger par la réussite économique est très présente dans la famille." Grâce au succès de leur entreprise familiale implantée de part et d’autre de l’Atlantique, c’est une ascension qui s’affirme et qui s’appuie en partie sur la reconfiguration ou l’effacement de leur identité raciale. Édouard pratique en effet le passing, qui lui permet, en tant que métis à la peau claire, de passer pour blanc. Pourtant, il n’oublie pas son ascendance et s’investit notamment dans les débats de la Convention de l’État de Louisiane, qui visent à rédiger une nouvelle Constitution, afin de défendre l’égalité des droits humains et politiques. Pour en savoir plus Jean Hébrard et Rebecca J. Scott signent De l'esclavage à la liberté. L'Odyssée des Tinchant, 1793-1945 (Gallimard, 2026). Jean Hébrard est professeur chercheur au département d’histoire de l'Université Johns-Hopkins aux États-Unis, chercheur associé à l’EHESS. Il travaille sur l'histoire sociale et culturelle des sociétés esclavagistes et post-esclavagistes du monde atlantique. Ses publications : (avec Rebecca J. Scott) De l'esclavage à la liberté. L'Odyssée des Tinchant, 1793-1945, Gallimard, 2026. (dir.) Brésil : quatre siècles d’esclavage. Nouvelles questions, nouvelles recherches, Karthala et CIRESC, 2012. (avec Rebecca J. Scott) Freedom Papers: An Atlantic Odyssey in the Age of Emancipation, Harvard University Press, 2012 (en anglais). (avec Anne-Marie Chartier) Discours sur la lecture (1880-2000), Fayard, 2000. Rebecca J. Scott est professeure émérite d'histoire et de droit à l'Université du Michigan. Elle travaille sur l'histoire de l’esclavage et de la citoyenneté aux États-Unis, à Cuba et au Brésil, et sur l'accès au droit dans les sociétés esclavagistes. Ses publications : (avec Jean Hébrard) De l'esclavage à la liberté. L'Odyssée des Tinchant, 1793-1945, Gallimard, 2026. (avec Jean Hébrard) Freedom Papers: An Atlantic Odyssey in the Age of Emancipation, Harvard University Press, 2012 (en anglais). Degrees of Freedom: Louisiana and Cuba after Slavery, Harvard University Press, 2005 (en anglais). (dir. avec Thomas C. Holt, Frederick Cooper, Aims Mcguinness) Societies after Slavery, University of Pittsburgh Press, 2004 (en anglais). Slave Emancipation in Cuba: The Transition to Free Labor, University of Pittsburgh Press, 2000 (en anglais). (avec Frederick Cooper, Thomas Cleveland Holt) Beyond Slavery, UNC Press, 2000 (en anglais). Références sonores de l’émission : Archive d’Anne Carrère à propos des Peuls, RDF, 1955. Archive de l'historien René Acheen qui évoque la révolution haïtienne, RFO, 18 juillet 1989. Extrait du film Autant en emporte le vent de Victor Fleming, sorti en 1939, adapté du roman de Margaret Mitchell. Lecture par Amy Houbé et Daphné Leblond de la lettre d’Édouard Tinchant au général Máximo Gómez, Anvers, 21 septembre 1899. Chanson : "Dodinin" par le collectif Atis Endepandan, album Haiti: Ki Sa Pou-N Fe?, 1975. Extrait de fin d'émission : évocation scénarisée de l'abolition de l'esclavage du 6 pluviôse an II (4 février 1794), RTF, 15 janvier 1963. Générique : "Gendèr" par Makoto San, 2020.

  • Monday · 58 min

    Esclavage, des histoires intimes : Ashley et son sac de coton, tisser les mémoires de l'esclavage

    Retrouvé en 2007 dans un marché aux puces aux États-Unis, le sac d’Ashley est un sac de coton fabriqué au milieu du 19ᵉ siècle. Une inscription y est brodée en 1921 par Ruth Middleton, petite-fille de celle à qui ce sac a été remis : "Mon arrière-grand-mère Rose / mère d’Ashley lui a donné ce sac quand / elle a été vendue à l’âge de 9 ans en Caroline du Sud / il contenait une robe déchirée 3 poignées de / noix de pécan une tresse des cheveux de Rose. Lui a dit / Il sera rempli de mon Amour toujours / elle ne l’a jamais revue / Ashley est ma grand-mère" (traduction de Johanna Blayac aux éditions du Seuil, 2026). Un sac, trois femmes Ce sac de coton a été remis par Rose, une femme esclavisée en Caroline du Sud, à sa fille Ashley, âgée de neuf ans, sur le point d'être vendue. Il constitue l’unique source primaire sur cette mère et son enfant, à partir de laquelle l'historienne étatsunienne Tiya Miles a conduit ses recherches pour retracer leur histoire. La majorité des sources sur les personnes esclavisées se trouvent en effet dans les archives de leurs propriétaires, comme des biens : testaments, inventaires de succession et registres des plantations. Dans son enquête, rapportée dans Le Sac d’Ashley. Un souvenir de famille du temps de l’esclavage (Seuil, 2026), Tiya Miles identifie un seul individu qui aurait été propriétaire à la fois d'une "Rose" et d'une "Ashley" dans les années 1850 : Robert Martin, un riche marchand, devenu planteur à Charleston. La confection du "sac d'Ashley" se déroule en 1852, à la mort de Robert Martin. Les biens du planteur sont liquidés et les personnes esclavisées sont vendues. Rose est ainsi séparée de sa fille de neuf ans, une expérience commune de l’esclavage. Tiya Miles souligne que les années 1850 représentent un "carrefour de l'histoire de l'esclavage aux États-Unis" avec de nombreux déplacements d'esclaves vers l'intérieur du pays, en raison du commerce, "où la plantation de coton [est] extrêmement lucrative". Ces déplacements ont causé la séparation de nombreuses familles, comme celle de Rose et Ashley. Faire l'histoire de l'esclavage à partir d'un sac Avant la vente, Rose prépare un sac de coton comme un sac de survie pour sa fille : un vêtement, un peu de nourriture, un souvenir d'elle-même. Ruth Middleton, la descendante de Rose et d'Ashley, met en avant un ingrédient : l'amour d'une mère pour sa fille. Tiya Miles précise qu'il s'agit "d'objets auxquels elle a pu avoir accès en tant que femme esclavisée". Ils sont alors représentatifs d'un lieu, d’une période et du système de l’esclavage. Les objets contenus dans le sac agissent sur plusieurs plans, à la fois utilitaire, symbolique et spirituel. Chaque objet peut servir de monnaie d’échange, mais aussi permettre la survie d'Ashley face à l’imprévisibilité de la captivité. Le sac lui-même sert d’abri, comme couverture ou oreiller. La robe protège à la fois le corps menacé par les violences sexuelles et affirme une dignité, alors que les personnes asservies doivent porter des tissus grossiers pour signifier leur infériorité. Les noix de pécan, denrée rare et chère, sont une nourriture pleine de nutriments pour l'enfant et peuvent aussi lui servir de graines pour faire grandir un pécanier et en obtenir davantage. La tresse de cheveux, souvenir biologique de la mère, préserve les liens de parenté que le système de l’esclavage s’efforce de briser. Tiya Miles décrit l'action de Rose de se couper les cheveux comme "un acte de défi", parce qu'elle n'est ni propriétaire de son corps, ni de ses cheveux, qui appartiennent à son maître. Le sac comme symbole de résilience des femmes esclavisées Le sac de coton et l’amour qu’il symbolise sont les seuls éléments transmis de génération en génération jusqu’à Ruth, descendante directe d'Ashley. L'historienne Tiya Miles le voit comme le témoignage de la résilience d’une mère et du rôle actif des femmes esclavisées pour lutter contre le système de l’esclavage et protéger les liens familiaux. L'historienne souligne que "Rose ne s'est pas contenté de subir cette douleur [de la séparation]. Elle a agi de façon créative. Elle a fabriqué quelque chose de neuf qu'elle a transmis à sa fille. Et ce sac a été transformé, encore et encore, pour devenir un objet d'art." Aujourd'hui, le sac est exposé au Charleston International African American Museum, aux États-Unis, et porte la mémoire de Rose, d'Ashley et de Ruth. Merci à Marguerite Capelle pour la traduction simultanée des propos de Tiya Miles. Pour en savoir plus Tiya Miles est professeure d’histoire à l’université de Harvard aux États-Unis. Elle s’intéresse en particulier à l’histoire des Noirs états-uniens et des populations états-uniennes autochtones au 19ᵉ siècle. Ses publications (sélection) : Le Sac d’Ashley. Un souvenir de famille du temps de l’esclavage, traduit de l'anglais des États-Unis par Johanna Blayac, Seuil, 2026. Night Flyer: Harriet Tubman and the Faith Dreams of a Free People, Penguin Press, 2024 (en anglais). Wild Girls: How the Outdoors Shaped the Women Who Challenged a Nation, WW Norton & Co, 2023 (en anglais). Référence sonore de l'émission : Lecture par Anaïs Ysebaert de l'inscription brodée sur le sac d'Ashley par Ruth Middleton en 1921, traduction de l'anglais des États-Unis par Johanna Blayac. Extrait du film Twelve Years a Slave de Steve McQueen, 2013. Chanson : "Pick a bale of cotton" par le Golden Gate Quartet, 1937-1941. Extrait de fin d'émission : La Couleur pourpre, film de Steven Spielberg, 1985. Générique : "Gendèr" par Makoto San, 2020.

  • October 9 · 58 min

    Écrire la vie des femmes, pour une histoire populaire

    Comment raconter l’histoire des dominations de genre et des combats féministes ? Dans cette histoire, quelle place pour les femmes diplômées de l’université, "forteresse" du savoir longtemps restée fabrique masculine du pouvoir ? Quelle émancipation pour les femmes des classes populaires ? L'université, lieu des combats féministes Pour répondre à ces questions, l’historienne Éliane Viennot déploie depuis vingt ans une réflexion dans une série d’ouvrages intitulée La France, les femmes et le pouvoir. Elle publie son dernier tome, La Forteresse assiégée (CNRS Éditions, 2026), qui s’attache à analyser la résistance féroce des hommes face au processus égalitaire et remet ainsi en perspective l’ampleur de l’œuvre accomplie par les féministes. "Mon travail montre que ce n'est pas juste qu'on a oublié les femmes, qu'on n'a pas pensé à elles, que le progrès avance très lentement...", bien au contraire, "la domination masculine a été construite", précise Éliane Viennot. L'historienne souligne le rôle spécifique qu'a joué l'université en Europe pour renforcer cette domination : "Tous ces diplômés se sont dépêchés – par exemple les juristes – de dégrader la puissance juridique des femmes, de leur fermer les métiers ou la direction des métiers, etc." Dans la "cuisine" des historiennes Pour éclairer les articulations entre genre et classes populaires, un collectif de six historiennes explore les gestes, les expériences, l’ordinaire des vies "au jour le jour", comme elles titrent leur ouvrage (La Découverte, 2026). Du feu des contestations collectives au travail d'aiguille, du stigmate de la "pute" à la figure de la "daronne", Anaïs Albert, Fanny Gallot, Anne Jusseaume, Ève Meuret-Campfort, Clyde Plumauzille et Mathilde Rossigneux-Méheust déploient à l’échelle du quotidien une réflexion sur ce que le privé – définitivement politique – nous dit de l’expérience de la domination et des stratégies d’émancipation. Clyde Plumauzille insiste sur ces "marges de manœuvre que [les hommes et les femmes des classes populaires] déploient en permanence" pour déjouer les dominations. "On le voit très bien à l'usine, explique l'historienne. Il y a tout un ensemble de stratégies mises en place par les hommes comme par les femmes pour ralentir le travail à la chaîne, pour récupérer des matériaux qui seraient jetés au rebut et pouvoir les avoir chez soi…" Les six historiennes assument les métaphores du tissage et des fourneaux afin de rappeler la matérialité, la quotidienneté, la domesticité de cette fabrique du savoir, qui se déroule pour elles dans une "cuisine", entourées de consœurs devenues amies. Le groupe d’historiennes devient le restaurant sans les étoiles des institutions académiques, où une cuisson à feu doux fait mijoter les idées : la cuisine vivante d’une histoire "fait-maison". En direct des Rendez-vous de l'histoire de Blois Le Cours de l'histoire est en direct des Rendez-vous de l'histoire de Blois (Loir-et-Cher), avec Éliane Viennot, autrice de La France, les femmes et le pouvoir. Vol. 5. La forteresse assiégée : 1860-2000 (CNRS Éditions, 2026), et Anaïs Albert, Anne Jusseaume, Clyde Plumauzille, Mathilde Rossigneux-Méheust, autrices avec Fanny Gallot et Ève Meuret-Campfort d'Au jour le jour. Écrire le quotidien des classes populaires en France (XIXᵉ-XXIᵉ siècle) (La Découverte, 2026). À propos des invitées Éliane Viennot est professeuse émérite de littérature de la Renaissance à l’Université Jean Monnet Saint-Étienne, membre honoraire de l’Institut universitaire de France. Une sélection de ses publications : La France, les femmes et le pouvoir, t. 5 : La forteresse assiégée : 1860-2000, CNRS Éditions, 2026. (codir. avec Kathleen Wilson-Chevalier) Royaume de fémynie : pouvoirs, contraintes, espaces de liberté des femmes, de la Renaissance à la Fronde, Classiques Garnier, 2023. Non, le masculin ne l'emporte pas sur le féminin ! : petite histoire des résistances de la langue française, Éditions iXe, 2014, 2017, nouvelle édition 2022. En finir avec l'Homme. Chronique d'une imposture, Éditions iXe, 2021. La France, les femmes et le pouvoir, t. 4 : L’âge d’or de l’ordre masculin (1804-1860), CNRS Éditions, 2020. La Querelle des femmes, ou "N'en parlons plus", Éditions iXe, 2019 La France, les femmes et le pouvoir, t. 3 : Et la modernité fut masculine (1789-1804), Perrin, 2016. La France, les femmes et le pouvoir, t. 2 : Les résistances de la société (XVIIᵉ – XVIIIᵉ siècle), Perrin, 2008. La France, les femmes et le pouvoir, t. 1 : L'invention de la loi salique (Vᵉ–XVIᵉ siècle), Perrin, 2006. Anaïs Albert est maîtresse de conférences en histoire contemporaine à l'Université Paris Cité. Elle est aussi l'autrice de La Vie à crédit. La consommation des classes populaires à Paris (années 1880-1920) (Éditions de la Sorbonne, 2021). Anne Jusseaume est maîtresse de conférences en histoire contemporaine à l'Université d'Artois. Elle est aussi l'autrice du Soin des pauvres : vocations féminines dans le Paris du XIXᵉ siècle (Presses universitaires de Rennes, 2023). Clyde Plumauzille est historienne, chargée de recherche au CNRS au Centre Maurice Halbwachs. Elle est aussi l'autrice de Prostitution et Révolution. Les femmes publiques dans la cité républicaine, 1789-1804 (Champ Vallon, 2016). Mathilde Rossigneux-Méheust est maîtresse de conférences en histoire contemporaine à l'Université Lumière Lyon 2. Ses autres publications : Vieillesses irrégulières : des indésirables en maison de retraite (1956-1980), La Découverte, 2022. Vies d'hospice : vieillir et mourir en institution au XIXᵉ siècle, Champ Vallon, 2018. Références sonores de l’émission : Micro-trottoir sur le travail des femmes, INA, 1977. L’historienne Michelle Perrot à propos des ménagères populaires, France Culture, 23 janvier 2000. Chansons : "À l’université" par Eileen, album Salut les copains, label Mercury Music Group, 1964. "C'est moi la femme", chanson collective, 1973. Générique : "Gendèr" par Makoto San, 2020.

  • October 8 · 58 min

    Commerce, quand l'histoire marchande : Épiceries d'Ancien Régime, le monde dans une boutique

    Sous l’Ancien Régime, la profession d’épicier fait partie des corporations de marchands. C’est un métier contrôlé et régulé par un ensemble de règles. Jusqu’en 1776, les apothicaires et les épiciers appartiennent à la même communauté de métier. Les apothicaires peuvent cependant vendre des produits auxquels les épiciers n’ont pas accès, comme les poisons et les remèdes. Les épiciers appartiennent pour la plupart à l’aristocratie du monde marchand. Une majorité d’entre eux sont des fils d’épicier qui reprennent les affaires de leur père. L’épicerie n’est pas un lieu seulement masculin. Les épicières sont une personnalité clé de la boutique. Ce sont elles qui sont présentes pour accueillir les clients et les servir lorsque leur mari est absent. En cas de mort de l’épicier, l’épouse peut également reprendre son commerce. Sucre, café, chocolat... À Nantes, Paris ou Bordeaux, les épiceries se situent dans des secteurs précis des villes, notamment près des artères commerciales. L’épicerie est une boutique constituée d’un local où l’on vend les marchandises et d’une arrière-boutique. Les épiceries proposent une gamme de produits de plus en plus large et diversifiée : du poivre, des huiles, des confitures, des fruits, des médicaments, des papiers, des cordes, des bougies. Les épiceries participent également à l’essor de la consommation de produits exotiques tels que le café, le sucre, le thé ou le chocolat. Pour s’approvisionner, les épiciers ont souvent recours à des intermédiaires. À Nantes, certains tissent des liens directs avec des négociants en Guadeloupe ou Martinique et participent de fait au développement du commerce transatlantique, lié à l'esclavage, anciennement qualifié de "commerce triangulaire". D’autres épiciers nantais sont parfois propriétaires de plantations dans les colonies. Une clientèle de luxe ? Pour vendre davantage, les épiciers et épicières ont parfois recours à des stratégies commerciales. La publicité est courante dans ce milieu, au moyen d'affiches qui mettent en avant les stocks, les spécialités, le savoir-faire des boutiques. L’épicerie est un marché qui attire une clientèle relativement aisée : nobles, ecclésiastiques, greffiers, notaires. Loin d’être un marché isolé, le monde de l’épicerie entre souvent en concurrence avec les autres corporations de marchands. Au fur et à mesure du 18ᵉ siècle, les épiciers ont tendance à s'accaparer des marchés de produits au détriment des petits métiers comme les limonadiers ou les marchands grainiers. Les épiceries d’Ancien Régime s’inscrivent dans une histoire de l’alimentation de plus en plus diversifiée et globalisée. Pour en savoir plus David Audibert est docteur en histoire moderne et généalogiste successoral. Il est l'auteur de Vendre l’exotisme. Épiciers de l’Ouest au XVIIIᵉ siècle (Presses universitaires de Rennes, 2025). Clémence Pailha est docteure en histoire moderne et professeure d’histoire-géographie et de mathématiques dans l’enseignement secondaire. Elle a réalisé la thèse intitulée : "Le marché des épiceries à Paris (XVIIᵉ-XVIIIᵉ siècle) : diversification des produits et dynamiques de spécialisation", sous la direction d'Anne Conchon à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne en 2024. Références sonores de l'émission : Extrait du film Le Fabuleux Destin d’Amélie Poulain de Jean-Pierre Jeunet, 2001. Lecture par Thomas Beau d’un extrait du Parfait Négociant de Jacques Savary, 1675. Lecture par Henri Leblanc d’un extrait du Dictionnaire universel du commerce, tome I, de Jacques Savary des Brûlons, 1723-1730. Lecture de Bernard Bouillon d’un extrait du Tableau de Paris de Louis-Sébastien Mercier paru en 1781, France Culture, 23 juillet 2002. Jacques Dufilho à propos du café, ORTF, 30 mars 1965. Générique : "Gendèr" par Makoto San, 2020.

  • October 7 · 58 min

    Commerce, quand l'histoire marchande : Des colporteurs aux VRP, sur la route toute la sainte journée

    Les colporteurs puis les VRP – voyageur, représentant et placier – parcourent le pays avec une hotte sur le dos ou dans une grosse berline. Ils vont d’hôtel en hôtel, de restaurant en restaurant, chez les particuliers pour vendre quelques encyclopédies ou des bidules qui, jusqu’alors, étaient inutiles, mais qui deviennent indispensables. Qui sont ces colporteurs et VRP, qui vont "sur la route toute la sainte journée" ? Le colportage, une activité connectée Le métier de colporteur – celui qui porte à col – remonte au 14ᵉ siècle et se maintient jusqu’au 19ᵉ siècle, avant de décliner peu à peu. Il est originellement lié aux régions de montagne, lieux de passage par excellence, où grandissent des dynasties familiales de colporteurs. Les colporteurs ne sont que rarement des marchands errants sans attache. Leur activité s'ancre dans un réseau serré de solidarités familiales, de relations commerciales et de liens de confiance et de crédit. Fournisseurs, vendeurs et clients sont ainsi étroitement connectés en une organisation spatiale, qui relie les villages d’origine des marchands, les villes où sont installées les boutiques, et les régions de tournée. Les colporteurs se déplacent à pied, en charrette, ou, sur la fin de la période, en chemin de fer. Ils transportent leurs produits dans des paniers ou dans une balle, une grande caisse de bois. Tissus, colifichets, articles de quincaillerie ou de mercerie, imprimés, almanachs, les colporteurs proposent une grande diversité de marchandises, en fonction des opportunités qui se présentent et du goût de leurs clients. Ils cherchent à s’adapter à la demande et à suivre les dernières modes. Ils contribuent ainsi à diffuser les biens de consommation dans les campagnes. Outre les produits de première nécessité, ils peuvent vendre des objets de luxe, sur lesquels ils font leurs plus gros bénéfices, explique l'historienne Laurence Fontaine, autrice de Vivre pauvre. Quelques enseignements tirés de l'Europe des Lumières (Gallimard, 2022). Ils introduisent "les produits coloniaux : le tabac et les dentelles au 17ᵉ siècle, le thé et le café au 18ᵉ siècle. Ils apportent tout ce qui fait rêver." De très pauvres colporteurs, qui n'ont pas les moyens d'acheter des marchandises, vont vendre de la distraction par leurs propres chants et leurs histoires. À cet égard, Laurence Fontaine lie l'histoire du colportage à l'histoire du théâtre. L'apparition des VRP Le voyageur, représentant et placier (VRP) semble un héritier ou un cousin peu éloigné du colporteur. Il en diffère dans la mesure où il ne s’adresse pas directement au consommateur, mais joue un rôle d’intermédiaire entre une maison qui cherche à placer ses produits et un revendeur (épiceries, quincailleries, merceries, grands magasins…). Le VRP évolue donc dans le monde du petit commerce, où il démarche des revendeurs de détail ou de semi-gros. La figure du voyageur et représentant de commerce émerge au 19ᵉ siècle, où il est encore appelé commis voyageur. "Très peu de colporteurs [deviennent] des représentants de commerce, remarque Laurence Fontaine. Ils part[ent] plutôt dans la petite administration." L’activité de VRP s’organise, se structure et se professionnalise peu à peu, notamment par l’action de sociétés de secours mutuel et de syndicats, jusqu'à la loi de 1937 qui réglemente le statut juridique des VRP. Les VRP répondent à une transformation profonde du monde du commerce, explique l'historienne Églantine Cussac : "Avec l'affaiblissement des foires et des marchés, [il n'y] a plus de moments de regroupement où l'on pouvait faire valoir ses articles." Des VRP en pardessus Tout comme les colporteurs, les VRP peuvent vendre une grande diversité de produits : confection, alcools et spiritueux, produits alimentaires, quincaillerie, mercerie, chaussures, chapellerie, machines-outils, produits pharmaceutiques, parfums, tissus… Un même VRP peut tout à fait diversifier son portefeuille et représenter plusieurs maisons dans différents domaines. Les voyageurs et représentants de commerce, dans la lignée des colporteurs, disposent d’une vaste palette de techniques de vente, qui vont de la politesse la plus étudiée à des manipulations psychologiques supposées convaincre les clients d’acheter leur marchandise. Ils apportent un soin particulier à leur apparence et revêtent un pardessus, d'inspiration britannique, afin de se protéger de la poussière des routes. Ils soulignent ainsi qu'ils appartiennent à une nouvelle génération "sérieuse, qui revendique une honorabilité et une respectabilité en affaires", loin du temps "du commis voyageur de Balzac", décrit Églantine Cussac. "Ce souci de distinction passe par l'apparence." Pour en savoir plus Églantine Cussac est professeure agrégée d'histoire et ancienne élève de l'École normale supérieure. Elle travaille sur une thèse intitulée "D'indispensables intermédiaires. Les voyageurs et représentants de commerce en France (années 1880-années 1930)", sous la direction de Catherine Maurer et Séverine Antigone Marin à l’Université de Strasbourg. Laurence Fontaine est historienne, directrice de recherche émérite au CNRS, rattachée au Centre Maurice Halbwachs de Paris Sciences et Lettres. Ses publications : Vivre pauvre. Quelques enseignements tirés de l'Europe des Lumières, Gallimard, 2022. Le Marché. Histoire et usages d’une conquête sociale, Gallimard, 2014. L'Économie morale. Pauvreté, crédit et confiance dans l'Europe préindustrielle, Gallimard, 2008. Pouvoir, identités et migrations dans les hautes vallées des Alpes occidentales (XVIIᵉ-XVIIIᵉ siècle), Presses universitaires de Grenoble, 2003. Histoire du colportage en Europe, XVᵉ-XIXᵉ siècle, Albin Michel, 1993. Références sonores de l'émission : Présentation des colporteurs d'avant, RTF, 2 novembre 1954. Extrait du film L'Entourloupe de Gérard Pirès avec Jean-Pierre Marielle, d’après le roman de Francis Ryck, 1980. Un journaliste lors de l'Oscar de l'humour des camelots, RTF, 2 janvier 1959. Maurice Chalvin, représentant de commerce, France Inter, 23 mars 1969. Le métier de camelot, JT 20h, 10 novembre 1974. Chansons : "Sur la route"de Gérald de Palmas, album La Dernière Année, label Chrysalis, EMI France, 1994. "La marche des commis voyageurs" par Yves Mathieu, paroles d'Edmond Famechon, 1972. Chanson de fin d'émission : "Le garçon épicier" par Fernandel, de Jean Boyer, 1935. Générique : "Gendèr" par Makoto San, 2020.

  • October 6 · 58 min

    Commerce, quand l'histoire marchande : Marseille au Moyen Âge, le commerce à bon port

    Au Moyen Âge, le commerce à Marseille est une histoire de port, du temps où le "Vieux-Port" n'était pas encore "vieux". C'est également une histoire de marchands et de corsaires et une enquête, à la poursuite de deux destins de marchands et d'un homme qui en cache un autre. Une ville tournée vers le commerce maritime Au 14ᵉ et au 15ᵉ siècles, Marseille est une ville tournée vers la mer et gouvernée par une élite marchande. Marseille n'appartient pas au royaume de France et est sous la tutelle des comtes de Provence. Dans le quartier du Panier, autour de la calanque qui forme le port, se croisent marchands marseillais, italiens, catalans ou grecs : un monde cosmopolite où les langues parlées sont nombreuses et où le commerce est libre. Les marchands mènent leur activité majoritairement dans des boutiques dont ils sont propriétaires. Il existe aussi des marchands plus modestes, qui sous-louent des tables lors des marchés. Les marchandises vendues sont diverses et variées, des denrées alimentaires aux biens les plus prestigieux comme des draps et des épices, issus du commerce international. Le corail est la marchandise reine à Marseille, décrite par l'historienne Laure-Hélène Gouffran comme la "valeur refuge des Marseillais". Vendu par les grands comme les petits marchands, cet "or rouge" est pêché le plus souvent au large de la Sardaigne, grâce à des privilèges accordés aux marchands marseillais, puis façonné à Marseille où il est vendu et exporté. Laure-Hélène Gouffran précise que le façonnage du corail révèle en outre une spécificité marseillaise : les ouvriers qui le travaillent sont "quasiment exclusivement des juifs", une "spécificité confessionnelle", portée par "un vrai savoir-faire et une expertise" que ces ouvriers se transmettent de génération en génération. Les marchands et la piraterie Il n'existe pas une identité marchande, mais des identités multiples. Les femmes, moins visibles dans les sources, sont toutefois présentes dans la profession, même si minoritaires, à l'instar des veuves, qui reprennent l'affaire de leur mari. Laure-Hélène Gouffran souligne la spécificité des activités des marchandes marseillaises, puisque les femmes mariées peuvent également agir "en leur nom propre, soit pour des opérations commerciales, soit pour du crédit". Une hiérarchie distingue les grands marchands des petits, selon l'ampleur de leur offre et de leurs réseaux. Les grands marchands négocient les draps et les épices dans des échanges internationaux, participent au gouvernement de la ville et peuvent accéder, sur plusieurs générations, à la noblesse par l’achat de seigneuries. Contrairement à d'autres villes, il n'existe pas de corporations de marchands à Marseille. Cependant, les collaborations sont nombreuses et les alliances maritales peuvent servir une stratégie commerciale. Les rivalités ne sont pas rares, avec de violentes luttes de factions. Certains marchands s'adonnent également à des activités de piraterie, une pratique illicite commune dans la Méditerranée. Selon Laure-Hélène Gouffran, qui signe Corsaires à Marseille. Onze portraits d'aventuriers des mers à la fin du Moyen Âge (Anacharsis, 2025), la pratique de la course ne doit pas être exclue de la réflexion sur les marchands au Moyen Âge puisqu'il s'agit d'une activité économique répandue. Elle distingue deux profils de corsaires : de grands "mercenaires de la mer" – issus d'une petite noblesse et souvent bannis de leur royaume, ils vendent leurs services aux différentes cours méditerranéennes –, et les "corso-marchands", qui pratiquent "un peu le commerce, un peu la course à l'heure". Certains de ces corso-marchands se tournent radicalement vers la course quand d'autres cumulent les deux activités toute leur vie. Un port connecté Marseille est un port de second rang face aux ports des puissances maritimes de Gênes, Venise ou Barcelone. Sa position sur la ligne maritime entre l'Italie et l'Espagne en fait néanmoins une escale importante. La mer reste une source d'insécurité pour les marchands. Ils craignent la capture de leurs marchandises, un naufrage ou que les guerres n'affectent leurs affaires. Le commerce se fait sous la menace permanente de la piraterie et des conflits entre puissances. Pour en savoir plus Laure-Hélène Gouffran est historienne, chargée de recherche au CNRS. Ses publications : Corsaires à Marseille. Onze portraits d'aventuriers des mers à la fin du Moyen Âge, Anacharsis, 2025. Être marchand au Moyen Âge. Une double biographie XIVᵉ-XVᵉ siècle, CNRS Éditions, 2023. "La construction d’une identité marchande, l’exemple de Bertrand Roquefort au XVᵉ siècle", dans J.-P. Boyer, A. Mailloux, L. Verdon (dir.), Identités angevines. Entre Provence et Naples, XIIIᵉ-XVᵉ siècles, Presses universitaires de Provence, 2016. Les références sonores de l'émission : Extrait du film César de Marcel Pagnol, 1936. Évocation scénarisée de René d'Anjou et d'un pêcheur à propos de la réception d'ambassadeurs, Histoire de Marseille, OTFM, 16 mai 1973. Lecture par Oriane Delacroix d'un extrait du Victorial. Chronique de don Pero Niño, comte de Buelna (1378-1453), traduit et présenté par Jean Gautier-Dalché, Brepols, 2001. Lecture par Thomas Beau d'un extrait des Archives départementales des Bouches-du-Rhône, 351 E 58, fol 68”. Lecture par Raphaël Laloum d'un texte sur la procédure de citadinnage de Jacques Cœur, document de 1446 provenant des archives départementales des Bouches-du-Rhône, édité par Louis Stouff dans le livre coordonné par Thierry Pécout, Marseille au Moyen Âge, entre Provence et Méditerranée. Les horizons d’une ville portuaire, éditions Désiris, 2009. Chanson : "Tout ça c'est Marseille" par Fernandel, bande originale du film Honoré de Marseille de Maurice Regamey, sorti en 1956. Archive de fin d'émission : Maurice Chalvin, représentant de commerce, France Inter, 23 mars 1969. Générique : "Gendèr" par Makoto San, 2020.

  • October 5 · 58 min

    Commerce, quand l'histoire marchande : Afrique médiévale, au cœur des échanges

    L’Afrique médiévale est un continent aux territoires et formations politiques très divers. Il existe des royaumes, tels que l’Éthiopie chrétienne ou le Ghana (qui s'étend de l'extrême sud de la Mauritanie à l'ouest du Mali actuel), des empires, comme celui du Mali, ou encore des cités-États (Mombasa, Mogadiscio et Kilwa). La circulation des marchands entre le nord et le sud fait de l’Afrique médiévale un continent interconnecté. Une grande partie des marchands sont des hommes du monde islamique qui traversent le Sahara pour aller acheter et écouler leurs marchandises en Afrique subsaharienne, tandis que d'autres traversent le désert dans le sens inverse. C’est le cas des marchands de l’Empire du Mali ou du Royaume de Ghana. Il existe également des sociétés africaines spécialisées dans le commerce. Certaines diasporas, comme les Swahilis ou les Diolas, forment des sociétés de colporteurs et peuvent se déplacer avec leurs marchandises sur des milliers de kilomètres. Sur les traces des caravanes Dans l’Afrique médiévale, les déplacements des marchandises se font par caravane. Composées de centaines de dromadaires, les caravanes demandent une logistique importante. Les animaux doivent être engraissés avant la traversée. Afin d’éviter les fortes chaleurs, les caravanes avancent la nuit et font halte dans des oasis le jour. Le voyage de nuit permet aussi d'être guidé par les étoiles. L'égarement est un risque vital, explique l'historien et archéologue François-Xavier Fauvelle, auteur des Sociétés africaines au Moyen Âge (Gallimard, 2026) : "Beaucoup de légendes [et] de récits dans les caravanes parlent du risque encouru par les caravaniers", s'ils se trompent de chemin et manquent d'eau. Du monde islamique à l’Afrique subsaharienne, les marchands exportent et importent des produits très divers : or, ivoire, cuivre, sel, tissus, perles, coquillages... La circulation des cauris est importante dans l'Afrique de l'Ouest médiévale. Ces petits coquillages ont acquis "une valeur esthétique" et une "vertu divinatoire", précise François-Xavier Fauvelle, et ont servi de "monnaie divisionnaire" dans l'échange de biens courants. Certaines villes deviennent des plaques tournantes du commerce. C’est le cas de Mogadiscio en Somalie, de Kilwa en Tanzanie, de Kanem près du lac Tchad ou encore de Niani au Mali. Les villes commerçantes concentrent généralement une mosquée, une place de marché et de nombreuses habitations. Un système de réseaux Les marchands africains échangent avec des espaces géographiques lointains par le biais de réseaux, en particulier avec l’Europe, l’Asie centrale et la Chine. Grâce aux multiples intermédiaires, les marchandises parcourent davantage de kilomètres que les marchands eux-mêmes. Des céramiques chinoises se retrouvent ainsi dans plusieurs sites africains. À partir du 15ᵉ siècle, les voyageurs et marchands portugais qui longent la côte occidentale de l’Afrique s’intéressent à l’or africain. Une nouvelle mondialisation commence. L’Afrique entre en contact directement avec l’Europe, non sans violence dans les siècles suivants. Pour en savoir plus François-Xavier Fauvelle est historien, archéologue et professeur au Collège de France, titulaire de la chaire “Histoire et archéologie des mondes africains”. Ses publications : Les Sociétés africaines au Moyen Âge, Gallimard, 2026. (en codirection avec Anne Lafont), L’Afrique et le monde : histoires renouées. De la Préhistoire au XXIᵉ siècle, La Découverte, 2022. Les Masques et la Mosquée. L’empire du Mali (XIIIᵉ-XIVᵉ siècle), CNRS Éditions, 2022. Penser l’histoire de l’Afrique, CNRS Éditions, 2022. Le Rhinocéros d'or. Histoires du Moyen Âge africain, Alma, 2013, Tallandier, 2022, 2ᵉ éd. Références sonores de l'émission : Jean Boulègue, historien spécialiste de l'histoire de l’Afrique, France Culture, 26 janvier 1998. Lecture d'un texte d'Ibn Battûta du 14ᵉ siècle, RFI, 1ᵉʳ septembre 1982. Mohammed Alaoui Belrhiti à propos des caravanes marchandes, RFI, 1989. Lecture par Raphaël Laloum d'un texte de l’auteur andalou Ibn al-Khatîb entre 1361 et 1371. Lecture de la description de Sijilmassa par Hassan al-Wazzan, dit Léon l’Africain, écrite en 1530, RFI, 25 mai 1989. Hassan Kansaï évoque la science des cauris, France Culture, 22 décembre 2000. Hawad, poète Touareg, France Culture, 25 décembre 1985. Lecture par Thomas Beau du témoignage d'Alvaro Velho, membre des caravelles portugaises, à propos de l’île de Moçambique, dans Voyages de Vasco de Gama. Relations des expéditions de 1497-1499 et 1502-1503, traduit par Paul Teyssier & Paul Valentin, Chandeigne & Lima, 1995. Chanson : "Quand t’es dans le désert" par Jean-Patrick Capdevielle, album Les enfants des ténèbres et les anges de la rue, label CBS, 1979. Archives de fin d'émission : "Tout ça c'est Marseille" par Fernandel, bande originale du film Honoré de Marseille de Maurice Regamey, sorti en 1956. Générique : "Gendèr" par Makoto San, 2020.

  • October 1 · 58 min

    Cuicui, meuh, tagada, histoires d'animaux : Point de vue animal, l’histoire dans le sens du poil

    L'histoire des humains n’a aucun sens sans prendre en compte le vivant qui l'entoure et avec lequel il est sans cesse en interaction. Une approche décentrée, ou plutôt recentrée, qui produit de fantastiques travaux. L'histoire du point de vue animal, un nouveau courant historiographique L’ouvrage d’Éric Baratay, Le Point de vue animal, une autre version de l'histoire (Éditions du Seuil, 2012), est le point de départ d’un nouveau courant historique, qui s’attache à mettre en avant le vécu des animaux, et à en faire des acteurs, dotés d’une agentivité propre. Lorsqu’il commence ses travaux pionniers, dans les années 1980, Éric Baratay rencontre des réticences, des critiques, des moqueries parfois, et une grande dose d’incrédulité et de scepticisme. Il semble en effet impossible de lire des sources humaines pour y déceler des perceptions animales. Pourtant, c’est bien la démarche de l’historien, qui parvient à ce tour de force, et prouve la validité de ses recherches par l’exemple, à travers une série toujours grandissante de publications. "En France, l'historien Robert Delort, médiéviste, publie en 1984 un ouvrage qui s'appelle Les Animaux ont une histoire (Éditions du Seuil). C'est l'ouvrage un peu fondateur", précise Éric Baratay. "Pendant 20-30 ans, on a travaillé sur la manière dont les humains pensent, traitent et utilisent les animaux. Depuis les années 2010, on essaie de voir aussi ce qui se passe du côté des animaux, parce qu'une histoire des relations entre les hommes et les animaux qui ne traiterait que des hommes serait totalement déséquilibrée." Éric Baratay a également formé une nouvelle génération d’historiens et d’historiennes, comme Violette Pouillard, Nicolas Baron ou Manon Iurettigh, qui poursuivent des travaux qui s’inscrivent dans la voie qu’il a ouverte. L'histoire considérée depuis le point de vue des animaux permet d'étudier les évolutions de leurs rapports aux humains, ou encore l'impact d'évènements humains ou climatiques sur la faune. Lors du Siège de Paris puis de la Commune, par exemple, "tous les banlieusards autour de Paris étaient rentrés avec leurs animaux de ferme pour se réfugier à l'intérieur des fortifications", explique l'historien Nicolas Baron, auteur de L’Année terrible des animaux. Un regard inédit sur le Siège et la Commune de Paris, 1870-1871 (Actes Sud, 2026). "Depuis la déclaration de guerre jusqu'à l'écrasement de la Commune lors de la Semaine sanglante, du 21 au 28 mai 1871, j'ai essayé de retracer ce qui s'est passé pour les animaux, comment ils ont été à la fois des victimes et des acteurs du conflit." La question des sources La principale difficulté à laquelle doit s’affronter la recherche en histoire animale est le manque de sources, ou du moins la nécessité de relire les sources humaines avec un prisme animal, et de "remettre à leur place les premiers acteurs de l'événement", ajoute Manon Iurettigh, doctorante en histoire contemporaine à l'Université Jean Moulin – Lyon 3, spécialiste des chevaux de course du XVIIIᵉ siècle à nos jours. "C'est restituer ce que les techniques d'entraînement ont pu faire [aux chevaux]. On parle de résistance, d'adaptation, de régime alimentaire, de construction d'écurie. Et on trouve toujours des personnalités chez ces chevaux de course qui sortent du lot dans les archives." La barrière d’espèce rend difficile la perception des réalités animales dans les sources humaines, qui sont souvent lacunaires à ce sujet. Il s’agit donc d'apprendre à lire entre les lignes, et de savoir mobiliser les outils d’autres disciplines, comme l’éthologie ou l’archéozoologie, pour interpréter tel ou tel détail découvert au détour d’une source. Photographies, films, témoignages, lettres, sources de presse, manuels vétérinaires, récits littéraires sont autant de continents documentaires à explorer : il faut faire feu de tout bois pour éclairer le vécu des animaux. L’histoire du point de vue animal est ainsi essentiellement interdisciplinaire, et fait dialoguer histoire de l’art, archéologie, littérature, médecine vétérinaire, biologie, génétique, ou encore éthologie. Elle contribue à tisser des liens entre sciences humaines et sciences de la vie, et initie un dialogue entre des disciplines souvent éloignées. Pour en savoir plus Éric Baratay est historien, professeur à l'Université Jean Moulin – Lyon 3 et membre senior de l’Institut universitaire de France. Ses publications : (dir. avec Margaux Spruyt, Jérémy Clément) Pour une histoire équine des chevaux, Presses universitaires de Valenciennes, 2026. (dir.) Pour une histoire canine des chiens, Presses universitaires de Valenciennes, 2026. (dir.) Une histoire animale du monde. À la recherche du vécu des animaux de l'Antiquité à nos jours, Tallandier, 2025. Cultures félines (XVIIIᵉ-XXIᵉ siècle). Les chats créent leur histoire, Seuil, 2021. Biographies animales. Des vies retrouvées, Éditions du Seuil, 2017. Bêtes des tranchées, des vécus oubliés, CNRS Éditions, 2013. Le Point de vue animal, une autre version de l'histoire, Éditions du Seuil, 2012. Manon Iurettigh est doctorante en histoire contemporaine à l'Université Jean Moulin – Lyon 3. Sa thèse “Nés pour courir. Le cheval de course, sujet sensible et acteur des courses hippiques, du XVIIIᵉ siècle à nos jours” est dirigée par Eric Baratay. Nicolas Baron est professeur agrégé d'histoire-géographie, docteur en histoire contemporaine et chercheur associé en histoire contemporaine à l'Université de Bretagne Occidentale. Ses publications : L’Année terrible des animaux. Un regard inédit sur le Siège et la Commune de Paris, 1870-1871, Actes Sud, 2026. Vivre en renard. La traversée du siècle, Actes Sud, 2023. Enragés ! Une histoire animale (France, fin XVIIIᵉ-fin XXᵉ siècle), Presses universitaires de Valenciennes, 2022. Références sonores de l'émission : Extrait du chapitre 21 des Fioretti de saint François d'Assise (14ᵉ siècle), où Saint François d’Assise convertit le Loup de Gubbio, France Culture, 10 juin 1970. Ambiance de l'arrivée d'une course hippique remportée par l'écurie Mercier, RTF, 11 août 1957. Monsieur Antoine à propos des rats mangés durant la Commune et le Siège de Paris en 1870-1871, RTF, 11 juillet 1956. Extrait du film Didier d'Alain Chabat, 1997. Chantal Goya chante Un lapin, extrait de l'albumVoulez-vous danser grand-mère ?, 1977. Générique : "Gendèr" par Makoto San, 2020.

  • September 30 · 58 min

    Cuicui, meuh, tagada, histoires d'animaux : Collecter les oiseaux, une autre histoire des sciences coloniales

    En 1931 est lancée une mission qui doit traverser l’Afrique d’ouest en est : la mission Dakar-Djibouti, une mission ethnographique et linguistique en quête d’objets, de manuscrits, mais aussi d’animaux et entre autres d'oiseaux, par leur chant, par leurs plumes, par leur corps. L’ornithologie, une science coloniale ? Dès le 18ᵉ siècle, les oiseaux fascinent le monde des savants. Un vaste marché d’oiseaux, en particulier exotiques, se consolide en Europe et alimente le savoir scientifique. Au début du 19ᵉ siècle, l’ornithologie se constitue comme science et étudie principalement des oiseaux morts. L’ornithologue classe et inventorie les espèces aviaires, selon une entreprise de collecte de spécimens. L’ornithologie prend son essor en plein expansionnisme colonial."L'ornithologie témoigne des liens entre la science et le contexte politique de l'époque, en l'occurrence, la traite transatlantique", explique l'ethnologue Julien Bondaz, maître de conférences en anthropologie à l’Université Lumière Lyon 2. "La connaissance des oiseaux en France s'explique par les réseaux de cette traite. Des oiseaux vivants étaient embarqués avec le sucre, ce qui explique pourquoi Nantes est devenue un port important d'importation du sucre, tout en favorisant le commerce d'oiseaux dits 'exotiques'." Le monde savant cherche à recenser, inventorier et collecter toutes les espèces animales, en particulier des oiseaux, tandis que la propagande coloniale n'hésite pas à mobiliser l'imaginaire volatile. La cigogne évoque ainsi l’image d’un empire colonial français sans frontières. À partir de l’entre-deux-guerres, c’est au tour des ethnologues de s’intéresser aux espèces aviaires dans le cadre de leurs études des populations. La mission Dakar-Djibouti prend son envol La mission ethnographique et linguistique Dakar-Djibouti est une expédition scientifique qui traverse le continent africain d’ouest en est entre 1931 et 1933. Dirigée par l’ethnologue Marcel Griaule, elle marque la naissance de l’ethnologie professionnelle française. La mission Dakar-Djibouti vise à montrer à l’État français que l’ethnologie est une science qui applique des méthodes scientifiques d’observation et de collecte. Pendant deux ans, des milliers d’objets ethnographiques sont collectés sur le continent africain, ainsi que des espèces zoologiques et ornithologiques. Les membres de la mission chassent, puis procèdent à des opérations de taxidermie sur les oiseaux, afin d'enrichir leurs collections. Les gestes de collecte ornithologiques sont des gestes à mi-chemin entre la chirurgie et la charcuterie. Des violences sont commises au moment de les abattre ou de les piéger. L’observation des oiseaux a aussi une visée artistique. Durant la mission, le jeune écrivain surréaliste, Michel Leiris, interprète le vol de certains oiseaux comme des présages. Côté peinture, l'artiste Gaston-Louis Roux, un peintre proche des avant-gardes artistiques de son époque, est recruté par Marcel Griaule. Copier des toiles, peindre des paysages en ruines et former les peintres éthiopiens, "Gaston-Louis Roux va se détourner de ses missions premières pour participer à l'entreprise de collecte d'oiseaux. C'est une hypothèse que j'émets, parce que l'habileté du peintre qui va dé-maroufler une toile avec son scalpel, c'est le même type d'habileté qu'on attend d'un taxidermiste qui doit dépouiller l'oiseau", ajoute Julien Bondaz, auteur de Poussière d’oiseaux. Une autre histoire de la mission Dakar-Djibouti (Éditions B42, 2025). Atterrir dans les musées Les oiseaux collectés durant la mission Dakar-Djibouti quittent leur environnement naturel, embarqués dans des caisses. Débarqués à Paris, près de deux cents oiseaux naturalisés rejoignent les collections du Muséum d’histoire naturelle. Ces spécimens naturalisés sont conservés sous la forme de peau. Là où les objets ethnographiques sont classés en fonction de leur origine géographique ou de leur matériau, les oiseaux sont classés par espèces et sous-espèces. Seuls quatre oiseaux vivants sont collectés et rejoignent, quant à eux, la ménagerie du Jardin des Plantes. Ils participent dans les années 1930 à la propagande coloniale française. Pour en savoir plus Julien Bondaz est ethnologue, maître de conférences en anthropologie à l’Université Lumière Lyon 2. Ses publications : Poussière d’oiseaux. Une autre histoire de la mission Dakar-Djibouti, Éditions B42, 2025. (codir. avec Julien Bonhomme), L'offrande de la mort. Une rumeur au Sénégal, CNRS Éditions, 2017. L’exposition postcoloniale. Musées et zoos en Afrique de l’Ouest, L’Harmattan, 2014. Références sonores de l'émission : Le début du baguage des oiseaux par l'ornithologue John James Audubon (Jean-Jacques Audubon), RTF, 1ᵉʳ janvier 1962. Éric Lutten, membre de la mission Dakar-Djibouti (1930-1933), explique l'importance du travail d'équipe lors de cette mission, aux côtés de l'aviateur et ethnologue Marcel Griaule, RTF, 27 février 1957. Lettre de l'artiste peintre Gaston-Louis Roux, à propos de sa chasse aux oiseaux, 12 septembre 1932, lue par Thomas Beau. La plumassière et taxidermiste Madeleine Baud-Bovy, explique l'opération de taxidermie d'un oiseau, France Culture, 23 septembre 1995. Michel Leiris raconte son rêve dans un bois, Journal (1922-1989), Gallimard, 1992, lu par Raphaël Laloum. Archive de fin d'émission : La romancière Colette à propos de sa chatte Péronelle, RTF, 1ᵉʳ janvier 1950. Générique : "Gendèr" par Makoto San, 2020.

  • September 29 · 58 min

    Cuicui, meuh, tagada, histoires d'animaux : Soigner les animaux, une histoire vétérinaire

    L'histoire animale peut être liée à celle des humains, qui cherchent à comprendre comment guérir un animal malade, comment soigner un animal blessé. Dès lors, la médecine vétérinaire ne serait-elle pas une aide pour les humains ? Le soin des animaux : un enjeu économique Soigner un animal est coûteux et contraint les propriétaires d'animaux à ne venir en aide qu'à leurs bêtes les plus utiles. Les animaux d'élevage notamment sont rapidement pris en charge afin d'éviter les risques de propagation de maladies au sein des troupeaux. Des champs labourés aux champs de bataille, les chevaux sont omniprésents dans les sociétés modernes et requièrent une attention particulière. C'est alors aux hommes qui côtoient les bêtes quotidiennement – car ces activités sont en grande majorité masculines – que revient la tâche d'en prendre soin : bergers, palefreniers, et surtout maréchaux-ferrants, ferrent et soignent les chevaux. Des guérisseurs, qui ont recours à la sorcellerie, soignent également les animaux à l'aide de breuvages et de cataplasmes. Les femmes ne sont pas totalement absentes du soin, précise Camille Wilhelm, doctorante en histoire moderne à l’université de Strasbourg : "[Lors d'une] opération où le cheval doit être couché, dans un village par exemple, on va avoir toute une solidarité de personnes venues immobiliser le cheval. Donc, on a quand même probablement des femmes qui ont agi à ce niveau-là, mais disons qu'elles ne sont pas nommées directement dans les sources." L’institutionnalisation de la profession C'est au 18ᵉ siècle que ce savoir empirique s’institutionnalise. L'attrait pour les sciences au siècle des Lumières, la multiplication des échanges scientifiques et le recul de l’Église sur la question des autopsies favorisent l'émergence d'une médecine vétérinaire. En 1761, Claude Bourgelat, écuyer du roi Louis XV, fonde l'École nationale vétérinaire de Lyon, la première d'Europe, puis l'École vétérinaire d'Alfort 4 ans plus tard. Il y recrute des élèves modestes, fils de maréchaux-ferrants ou de laboureurs. "[Claude Bourgelat] a voulu des élèves vétérinaires habitués aux animaux, qui connaissent le travail de la forge", explique François Vallat, docteur vétérinaire et historien de la médecine vétérinaire. "Il avait décidé que pour des raisons de discipline, il n'y aurait pas de nobles [...] et il n'y aurait pas non plus de médecins, parce que les médecins ramèneraient un peu trop leur science et discuteraient l'autorité du maître." La formation, longtemps centrée sur l'étude et le soin apporté aux chevaux, se réfère à la médecine des humeurs, à ses saignées, ses purges, et à l'utilisation du feu, hérités de la médecine humaine et des soins prodigués par les maréchaux-ferrants. Les enseignements théoriques s’accompagnent de travaux pratiques, directement exercés sur les animaux amenés à l’école vétérinaire. Ces écoles françaises deviennent un modèle en Europe, elles forment des étudiants étrangers et favorisent les échanges scientifiques internationaux. La constitution d’une science pour tous les animaux Le 19ᵉ siècle transforme la discipline. Les découvertes scientifiques et hygiéniques en médecine humaine s’appliquent à la médecine vétérinaire : vaccination, stérilisation ou encore chirurgie sous anesthésie se généralisent. Davantage de laine chez les moutons, de lait et de viande chez les vaches, la volonté d'améliorer les races s'établit progressivement. Pour les chevaux, "l'objectif est de leur donner une taille plus grande, plus de force, de vigueur, notamment pour l'armée", ajoute Camille Wilhelm. "L'État monarchique a produit le cheval qu'il voulait pour l'armée, mais a délaissé le cheval que les paysans voulaient pour le travail dans les champs." La discipline s’ouvre progressivement et se féminise. Au-delà des soins apportés aux chevaux dans les écoles vétérinaires, la création de la chaire bovine dans les années 1890 et la spécialisation professionnelle permettent de démultiplier et de préciser les soins apportés aux animaux. "Auparavant, on soignait souvent les bovins comme des chevaux avec des cornes", précise François Vallat, auteur de Soigner les animaux : histoire de la médecine vétérinaire en France (Actes Sud, 2026). "La médecine des carnivores n'existait pratiquement pas. Elle est apparue dans les années 1960, puis a pris énormément d'importance, puisque les gens se sont beaucoup attachés aux animaux." Face à l'humanisation des animaux domestiques et à la question des souffrances animales, la médecine vétérinaire s'est émancipée de ses premières motivations utilitaires et productivistes. Pour en savoir plus Camille Wilhelm est doctorante en histoire moderne à l’université de Strasbourg, elle rédige une thèse intitulée : “Détruire cette race que des étalons mal conformés ont prodigieusement multiplié'' : les chevaux et la médecine vétérinaire sous l'administration des Haras royaux en France (1665-1791)”, dirigée par Antoine Follain, Université de Strasbourg. François Vallat est docteur vétérinaire et historien de la médecine vétérinaire. Ses publications : (codir. avec Christophe Degueurce) Soigner les animaux : histoire de la médecine vétérinaire en France, Actes Sud, 2026. Les bœufs malades de la peste : la peste bovine en France et en Europe, XVIIIᵉ-XIXᵉ siècles, Presses universitaires de Rennes, 2009. Références sonores de l'émission : L'écrivain et journaliste Gabriel Reuillard à propos Claude Bourgelat, fondateur des premières écoles vétérinaires, "Heure de Culture française", RDF, 2 janvier 1962. Extrait de l'Histoire naturelle du naturaliste Georges Louis Leclerc de Buffon, à propos de la médecine vétérinaire, 1749-1789, lu par Thomas Beau. Extrait du film Les bronzés font du ski (Patrice Leconte, 1979), dans lequel Jérôme, joué par Christian Clavier, insiste sur la différence entre les médecins et les vétérinaires. La différence entre les vétérinaires des villes et les vétérinaires des campagnes, RTF, 12 février 1963. Le vétérinaire Louis Nicol à propos de l'épopée pastorienne, France Culture, 19 janvier 1976. Le président Valéry Giscard d'Estaing dénonce la souffrance animale, France Inter, 26 mai 1979. Archive de fin d'émission : La taxidermie des oiseaux expliquée par Madeleine Baud-Bovy, plumassière et taxidermiste, France Culture, 23 septembre 1995. Générique : "Gendèr" par Makoto San, 2020.

  • September 28 · 58 min

    Cuicui, meuh, tagada, histoires d'animaux : Domestiquer les animaux, une histoire de dominations

    Les animaux ont une histoire. L'histoire d'une domestication, mais également celle d’une domination, qui nous éclaire sur les dominations entre les humains, qu’il s’agisse des femmes ou des populations colonisées. Domestiquer, dès le néolithique La révolution néolithique est généralement retenue comme le point de bascule à partir duquel les humains domestiquent certaines espèces animales. Au sens biologique, il s’agit du contrôle progressif d’une espèce par l’humain, qui comprend la maîtrise de sa reproduction. On pense souvent aux animaux domestiques comme les animaux de la maison, des espèces compagnonnes, nourricières, adjuvantes (chat, chien, cheval, bœuf/vache, mouton…). Derrière le soin de ces animaux, et l’affection parfois réelle qui leur est portée, c’est surtout leur exploitation (alimentaire, symbolique, matérielle, par agrément…) qui apparaît. La domestication repose sur un droit de vie ou de mort qui s’exerce sur l’animal. Les animaux sauvages peuvent aussi être domestiqués, avec plus ou moins de succès, par capture, enfermement ou dressage. La Genèse pour expliquer la domination de l'humain sur l'animal Au Moyen Âge, la domestication des animaux est entendue à travers un prisme biblique, celui des récits de la Genèse. Adam y apparaît comme le maître de la création qui nomme et domine les animaux, mais aussi sa femme, Ève. Dans le même temps, la ligne de partage entre animal et humain commence à se stabiliser, avec l’apparition d’un nouveau terme en ancien français, celui de “bête”, qui se substitue au pecus, les animaux herbivores, restés fidèles à l’humain depuis la Chute, et la bestia, les carnivores sauvages qui rappellent à l’humain son péché originel. Le Déluge, mentionné dans les chapitres suivants de la Genèse, permet de comprendre la perception par l'humain du monde animal et de son entrée progressive dans la domus, la maison. À partir du 15ᵉ siècle "se met en place une rhétorique selon laquelle Noé entre dans l'Arche avec tout ce qui lui appartient : sa femme, ses fils, les femmes de ses fils et toutes ses bêtes", explique Clémentine Girault, doctorante en histoire médiévale à l'Université Paris Cité. Noé incarne "une figure de maître qui est à la tête de sa maison, avec à la fois la dimension architecturée, le lignage et cette propriété sur le vivant qui vient signaler ce qu'est une maison". Quand la protection animale prend des airs de colonisation À la période contemporaine, la domestication peut être étudiée à travers les jardins zoologiques, qui sont conçus comme des espaces de protection en captivité. Des mouvements de protection des animaux apparaissent en effet dans la seconde moitié du 19ᵉ siècle, alors que le souci de la condition animale se répand dans l’opinion publique, révoltée par la cruauté toujours plus visible envers les animaux. C’est au nom de la préservation des animaux que le nombre d’animaux domestiques augmente, et que les zoos se développent. La volonté de protéger les animaux, qui s’applique d’abord aux animaux les plus proches, les animaux domestiques, s’étend peu à peu aux animaux sauvages à la fin du 19ᵉ siècle. Certains apparaissent en effet en danger d'extinction. L’histoire des zoos croise alors l’histoire coloniale, car bon nombre d’animaux sauvages en Europe sont issus de filières de capture et de domestication implantées dans les empires coloniaux, notamment sur le continent africain. "Très à la mode, l'idée d'acclimatation des espèces est prégnante au 19ᵉ siècle", ajoute l'historienne Violette Pouillard, autrice d'Histoire des zoos par les animaux. Impérialisme, contrôle, conservation (Champ Vallon, 2019). "Il s'agissait de prendre des animaux issus d'autres continents, d'autres contrées, et d'essayer de les acclimater à notre climat, soit pour améliorer le cheptel domestique par des croisements, soit pour les conserver." La rhétorique coloniale met en avant l’incapacité supposée des populations locales à prendre soin des animaux, ce qui justifierait l’intervention conservationniste des colonisateurs. Les jardins zoologiques européens apparaissent comme des vitrines de propagande coloniale, qui permettent également de documenter, d’inventorier et de s’approprier les ressources faunistiques. Pour en savoir plus Clémentine Girault est doctorante en histoire médiévale à l'Université Paris Cité. Elle est l'autrice de la thèse "Homo animal domesticum est. Une histoire des rapports de genre et d'espèce dans la littérature œconomique médiévale (France, XIIIᵉ-XVᵉ siècle)", sous la direction de Didier Lett et de Pierre-Olivier Dittmar, Université Paris Cité. Violette Pouillard est historienne, chargée de recherches au CNRS. Elle est l'autrice d'Histoire des zoos par les animaux. Impérialisme, contrôle, conservation (Champ Vallon, 2019). Références sonores de l'émission : Extrait du Livre de la Genèse à propos de la création des animaux et de l'humain au 6ᵉ jour, TF1, 3 février 1980. Extrait de la branche 24 du Roman de Renart sur les animaux sauvages et les animaux domestiques, lu par Sam Baquiast. Reportage canular sur la découverte de l'Arche de Noé, RDF, 1ᵉʳ avril 1947. Lettre du 16 juin 1955 d'Ermanno Bronzini, directeur du zoo de Rome, à propos de Toto l'éléphant, transféré depuis la Tanzanie au jardin zoologique de Rome en 1911, lue par Sidonie Lebot. Francis Claude, acteur et scénariste français, reçoit les actrices Annick Blancheteau et Claude Sylvain pour discuter de la "femme domestique", dans l'émission Féminin Singulier, ORTF, 22 février 1971. L'écrivain français Maurice Genevoix à propos de ses animaux domestiques, RDF, 20 octobre 1962. Archive de fin d'émission : Le président de la République française Valéry Giscard d'Estaing à propos de la cruauté envers les animaux, RDF, 26 mai 1979. Générique : "Gendèr" par Makoto San, 2020.

  • September 24 · 58 min

    Les papes et la France : Le pape et le président, se quereller et papoter

    En septembre 1870, quand le Second Empire de Napoléon III s’effondre, la République est proclamée. C’est désormais avec un président que le pape doit discuter. Vers la rupture diplomatique Au début de la IIIᵉ République, la France entretient des relations cordiales avec la papauté romaine. Le pape Léon XIII, élu en 1878, s’adapte aux changements de la société française malgré la mise en place des lois de laïcisation. En 1892, Léon XIII invite la France catholique à accepter les institutions républicaines. C’est ce qu’on appelle le Ralliement. D’un point de vue diplomatique, le pape dialogue avec le gouvernement français par le biais de nonces apostoliques, des envoyés permanents auprès de gouvernements étrangers, tandis que le président français envoie des ambassadeurs au Saint-Siège. Au début du 20ᵉ siècle, l’arrivée de républicains radicaux au pouvoir affecte les relations entre la France et le souverain pontife. Le président du Conseil, Émile Combes, décide d’appliquer la loi de liberté d'association (1901), portée par Pierre Waldeck-Rousseau. L’enseignement est alors interdit aux congrégations religieuses. En mai 1904, le président de la République française, Émile Loubet, se rend à Rome pour rencontrer le roi d’Italie Victor-Emmanuel III, sans rendre visite au pape Pie X. La rupture diplomatique entre la France et la papauté est entamée. Quand la loi sépare En décembre 1905, le vote et la promulgation de la loi de séparation des Églises et de l’État mettent fin au Concordat de 1801 entre la France et la papauté. "La séparation s'est faite assez rapidement et brutalement, mais elle ne s'est pas faite sans débat", précise Frédéric Gugelot, professeur d’histoire contemporaine à l’université de Reims-Champagne-Ardenne. La séparation des Églises et de l'État, "c'est l'abrogation du Concordat, donc de fait, l'arrêt du paiement des pensions des ecclésiastiques, la nationalisation des biens de l'Église et c'est surtout proposer à l'Église une autre façon d'exercer son culte dans le régime républicain." L’année suivante, Pie X condamne cette loi par deux encycliques et appelle la France catholique à ne pas soutenir le régime républicain. De nombreux catholiques français et françaises suivent la voie du pape et appellent à la chute du gouvernement. Les relations entre les présidents français et les papes ne s’apaisent qu’à partir des années 1920. En 1921, les relations diplomatiques entre le Vatican et Paris reprennent. Un ambassadeur français retourne à Rome pour la première fois après plus d’une décennie. Des tractations ont cours jusqu’en 1924 pour créer un autre système d’association religieuse pour les catholiques : les associations diocésaines, qui assurent alors entièrement l’exercice du culte. Les premières visites officielles "En 1929, la conclusion des accords du Latran entre le Saint-Siège et le régime de Mussolini [reconnaît la pleine propriété et l'autorité souveraine au Saint-Siège]", explique Audrey Virot, historienne du droit et chercheuse à l’École française de Rome. "L'existence d'un territoire simplifie les modalités de visite du président français à Rome [et donne au Saint-Siège] une légitimité à intervenir et participer dans la société internationale." Durant l’entre-deux-guerres, le pape ne quitte pas le Vatican. À partir des années 1950, des rencontres officielles entre chefs d’État français et papes se mettent en place. Le président de la IVᵉ République, René Coty, est le premier à se rendre au Vatican en mai 1957. Deux ans plus tard, c’est au tour de Charles de Gaulle de se rendre au palais apostolique de Jean XXIII. Filmée à la télévision, cette rencontre entre le premier président de la Vᵉ République et le pape ouvre la voie à des rencontres régulières dans les décennies qui suivent. Un dialogue aussi politique que symbolique. Pour en savoir plus Frédéric Gugelot est professeur d’histoire contemporaine à l’université de Reims-Champagne-Ardenne. Ses publications : Le Guitariste du Bon Dieu. Chanter Jésus au temps du yé-yé. 1955-1965, Cerf, 2025 Conversion des intellectuels au catholicisme (1885-1935), CNRS Éditions, 2010 Audrey Virot est historienne du droit, chercheuse à l’École française de Rome. Ses publications : « La diplomatie sous le gouvernement d’Émile Combes (1902-1905) », Émile Combes et le combisme, (dir. par Julien Bouchet et Pierre Triomphe), Éditions Atlande, 2022, p. 85-96. « Le code Léopold et les relations avec la papauté au début du XVIIIᵉ siècle », De la Lorraine ducale à la Lorraine française (dir. par Antoine Astaing, Julien Lapointe et Matthias Martin), Presses universitaires de Nancy – Éditions universitaires de Lorraine, 2020, p. 87-101. Références sonores de l'émission : Article "La guerre du pape" de Georges Clémenceau dans le journal L’Aurore, 18 mai 1904, lu par Raphaël Laloum. Aristide Briand, joué par Pierre Arditi, défend la loi de 1905 à l’Assemblée nationale dans La Séparation de François Hanss, France Télévisions, 2005. Le président de la République française René Coty rend visite au pape Pie XII le 15 mai 1957, Journal des Actualités françaises. "Seigneur, mon ami", Père Duval, 1956. Générique : "Gendèr" par Makoto San, 2020.

  • September 23 · 58 min

    Les papes et la France : Napoléon et les papes, alerte enlèvement !

    Napoléon Bonaparte naît en 1769, à Ajaccio, en Corse. Il meurt à 51 ans, en 1821, exilé sur l’île de Sainte-Hélène, perdue dans l’océan Atlantique. 3 papes couvrent la vie de Napoléon : Clément XIV, Pie VI et Pie VII, dont deux furent emprisonnés par la France. Le pape Pie VI condamne la France révolutionnaire Dès la période révolutionnaire, les relations entre la France et le Saint-Siège se tendent brutalement, en particulier autour de la Constitution civile du clergé (1790), qui réorganise l'Église de France sans l’aval du pape. Pie VI, pape entre 1775 et 1799, condamne la Constitution civile du clergé ainsi que la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen. Des contentieux territoriaux s’ajoutent à ces désaccords spirituels. En 1791, les troupes françaises s'emparent du Comtat Venaissin (un État pontifical situé dans la région d'Avignon) et son annexion à la France est décrétée par l’Assemblée nationale. Après la prise de Rome par les Français en 1798, Pie VI est arrêté et envoyé en exil. Il meurt à Valence le 29 août 1799. "La mort de Pie VI a eu des conséquences absolument terribles puisque tout d'un coup, l'Église se trouve sans pape. C'est un événement quasiment sans précédent depuis la papauté d'Avignon", explique Jean-Marc Ticchi, docteur en histoire. Un nouveau pape, élu le 14 mars 1800, lui succède. Barnaba Chiaramonti, qui prend le nom de Pie VII, connaît un destin étonnamment similaire à son prédécesseur, puisqu’il est lui aussi arrêté et détenu par la France à la fin de sa vie. Comment les tensions avec le Saint-Siège ont-elles pu atteindre un tel point de rupture ? Pie VII, dans l'ombre de Napoléon ? Tout avait pourtant commencé sous le signe de l’apaisement, lorsque Napoléon Bonaparte signe, le 15 juillet 1801, le Concordat avec Pie VII, et met fin au schisme né de la Constitution civile du clergé. "On reprend en fait les termes du concordat de Bologne" de 1516, explique l'historien Jacques-Olivier Boudon, professeur d'histoire contemporaine à Sorbonne Université. Les évêques sont désormais nommés par le chef de l’État, le Premier Consul, mais ils reçoivent du pape leur investiture canonique. "L'idée de Bonaparte, c'est en effet de faire la paix religieuse, de réunir les deux Églises qui se sont opposées pendant la Révolution : l'Église réfractaire et l'Église constitutionnelle." Pourtant, rapidement, une pomme de discorde apparaît : les articles organiques, ajoutés unilatéralement par la France en 1802. Le pape s’oppose à ces dispositions qui limitent son pouvoir. Il espère pouvoir renégocier les termes de cet accord, ce qui conditionne en partie sa visite en France en 1804-1805 pour le sacre de Napoléon. Le souverain pontife accepte en effet d’assister au sacre du 2 décembre 1804 et de faire bénéficier le futur empereur de son pouvoir spirituel et symbolique, que Napoléon entend bien capter pour le mettre au service de sa gloire impériale. Cependant, puisque Napoléon a décidé de se sacrer lui-même, le pape apparaît cantonné à un rôle secondaire, ce dont il est forcé de s'accommoder. Il n’obtient pas gain de cause sur les articles organiques. Néanmoins, Pie VII quitte la France "satisfait de voir la popularité qui est la sienne", affirme Jacques-Olivier Boudon : "Il visite les principales églises de Paris, il va à Versailles. Donc finalement, il s'aperçoit que le catholicisme n'est pas mort en France." L'excommunication de Napoléon met le feu aux poudres Les tensions entre Napoléon et Pie VII sont ravivées par le refus du pape du blocus continental contre l’Angleterre, en 1806. En 1808, Rome est occupée militairement par les Français, et en 1809, les États pontificaux et Rome sont intégrés à l'Empire français. C’est là un affront pour le souverain pontife. Dès lors, il refuse de donner l'investiture canonique aux évêques français. Il excommunie également Napoléon en signe de protestation, à travers la bulle Quum memoranda de juin 1809. L’empereur n’y est pas directement nommé, mais la sanction est claire. Moins d’un mois plus tard, les 5-6 juillet 1809, Pie VII est enlevé à Rome par les Français. Il entame alors une longue captivité, qui le conduit d'abord à Savone, jusqu’en 1812, puis à Fontainebleau, jusqu’en 1814. Il doit subir les pressions de Napoléon, qui cherche à le subordonner à sa puissance impériale. L’empereur parvient à lui extorquer la signature d’un “concordat de Fontainebleau”, le 25 janvier 1813, que le pape désavoue au mois de mars. Alors que Napoléon essuie toujours plus de défaites militaires, il permet enfin au pape de rentrer à Rome, en mai 1814. Après la chute de l’empereur et à la suite du congrès de Vienne, le pape retrouve ses États. Son attitude de dignité et de résistance pacifique, déterminée face à Napoléon, lui a fait gagner un prestige immense dans toute l'Europe. L’institution de la papauté sort ainsi renforcée des années révolutionnaires et napoléoniennes. Pour en savoir plus Jacques-Olivier Boudon est professeur d'histoire contemporaine à Sorbonne Université. Ses publications : Dictionnaire des évêques français du XIXᵉ siècle, Éditions du Cerf, 2021. (dir.) La Crise concordataire. Catholiques français et italiens entre Pie VII et Napoléon (1808-1814), Éditions SPM, 2016. Monseigneur Darboy (1813-1871), archevêque de Paris. Entre Pie IX et Napoléon III, Éditions du Cerf, 2011. Religion et politique en France depuis 1789, Armand Colin, 2007. Histoire du Consulat et de l’Empire (1799-1815), Perrin, 2000. Le Consulat et l’Empire, Montchrestien, 1997. Jean-Marc Ticchi est docteur en histoire. Ses publications : Mariano Rampolla del Tindaro. Nonce, cardinal et secrétaire d’État de Léon XIII (1843-1913). Recherches sur un parcours humain, spirituel et intellectuel de la Sicile de Ferdinand II à la Rome de Léon XIII, CAV 126 Archives Apostoliques, Cité du Vatican, 2024 Pie VII. Le pape vainqueur de Napoléon ?, Perrin, 2022. Le Voyage de Pie VII à Paris pour le sacre de Napoléon (1804-1805). Religion, politique et diplomatie, Champion, 2013. Références sonores de l'émission : Bref pontifical proclamé par Pie VI le 10 mars 1791, qui condamne la Révolution française, Histoire de, France Culture, 11 octobre 2006. Pie VII et Napoléon à propos du sacre de 1804 dans le film Austerlitz d'Abel Gance, 1960. "Le Petit Pape", Serge Lama, 1982. Bulle papale Quum memoranda du 10 juin 1809 qui excommunie Napoléon Bonaparte, lue par Raphaël Laloum. Lettre du général César Berthier, gouverneur de la maison du pape à Savone, au prince romain Camille Borghèse, à propos de l'emprisonnement de Pie VII, le 3 août 1810, lue par Sam Baquiast. Extrait du documentaire La Séparation de François Hanss, France Télévisions, 2005. Générique : "Gendèr" par Makoto San, 2020.

  • September 22 · 58 min

    Les papes et la France : François Iᵉʳ et Léon X, concordat sauce bolognaise

    En 1516, à Bologne, en Italie du Nord, le roi de France et le pape s'accordent sur les relations entre la France et l’Église. Un concordat d’une importance capitale puisqu’il règle les relations entre les deux souverains jusqu’à la Révolution française. La Pragmatique Sanction de Bourges Jusqu'en 1516, la Pragmatique Sanction de Bourges, une ordonnance promulguée en 1438 par Charles VII, encadre les nominations ecclésiastiques en France. Les moines et chanoines élisent librement leurs supérieurs, sans ingérence royale ou papale. Ce système ne satisfait pas le roi, pour qui cette ordonnance semble davantage être un obstacle politique et économique. Au lendemain des antipapes avignonnais et du Grand Schisme, le pape souhaite réaffirmer son autorité spirituelle face aux velléités conciliaires de certains évêques, qui considèrent l'autorité du concile œcuménique supérieure à celle du pape. Le concordat de Bologne En 1515, la victoire de François Iᵉʳ à Marignan, pendant les guerres d’Italie, permet au roi d’imposer ses idées. Négocié dès 1515 et signé en 1516, le concordat de Bologne établit un compromis inédit : le roi nomme les hauts dignitaires aux évêchés et aux grandes abbayes, qui reçoivent ensuite l'investiture canonique du pape. En réalité, auparavant, "il est difficile d'élire un abbé, d'élire un évêque ou un archevêque contre la volonté du roi", explique l'historien Cédric Michon, auteur de La Renaissance. Un monde en mouvement (Calype, 2026). "En revanche, ce que simplifie le concordat de Bologne, c'est qu'il va affirmer le pouvoir de nomination du roi." Le roi peut ainsi placer ses fidèles aux postes stratégiques de l'Église et bénéficier des biens et des revenus qui en émanent. De son côté, le pape obtient l'abandon des idées conciliaires et garde ses annates, une taxe prélevée par Rome sur les revenus des bénéfices lors de chaque nomination. Finalement, les espoirs du gallicanisme – qui défend l’autonomie de l’Église de France par rapport à l’autorité du pape à Rome – s'évanouissent avec la perte du poids électoral des chapitres et des monastères. Un concordat symbole de l’Ancien Régime ? Précisé en 1531, puis en 1579 par les ordonnances de Blois, le concordat structure les relations franco-pontificales pendant près de trois siècles, jusqu’à la Constitution civile du clergé en 1790. En effet, "en 1579, les grandes tendances de Blois spécifient les procédures de nomination", précise l'historien Jean Sénié, auteur d’Entre Aigle, les Lys et la tiare. Les relations des cardinaux d’Este avec le royaume de France (1530-1590) (Firenze University Press, 2022). "Mais cet accord est suffisamment bien formulé et solide pour constituer la base, le fondement des relations entre la papauté et le royaume de France jusqu'à la Révolution française." Pourtant, son application ne se fait pas sans résistance. Tout au long de l’Ancien Régime, les chapitres tentent à plusieurs reprises de rétablir l’élection de leurs évêques et de leurs abbés. Chaque nomination donne lieu à des échanges entre la cour de France et la curie romaine, et façonne ainsi les relations entre la France et la papauté. Pour en savoir plus Cédric Michon est historien, professeur d’histoire moderne à l’Université Rennes 2. Ses publications : La Renaissance. Un monde en mouvement, Calype, 2026. François Iᵉʳ, un roi entre deux mondes, Alpha, 2024. Jean Sénié est historien, maître de conférences en histoire moderne à l’Université de Tours et membre junior de l'Institut Universitaire de France. Il est l’auteur d’Entre Aigle, les Lys et la tiare. Les relations des cardinaux d’Este avec le royaume de France (1530-1590), Firenze University Press, 2022. Références sonores de l'émission : "Hélas madame", composé au 15ᵉ siècle. Lettre-patente de François Iᵉʳ à Hippolyte d'Este, signée à Saint-Germain-en-Laye le 27 février 1529, lue par Raphaël Laloum. Le Révérend Père Boulay à propos du Concile de Trente, Vérités et chimères, RDF, le 6 décembre 1950. Illustration sonore du sacre de Napoléon Bonaparte le 2 décembre 1804, RDF, 10 janvier 1958. Générique : "Gendèr" par Makoto San, 2020.

  • September 21 · 58 min

    Les papes et la France : Rome et Avignon, chacun cherche son pape

    Partir vers Avignon En 1309, le pape Clément V décide de quitter Rome, capitale apostolique, dans un contexte de crise intense. La papauté romaine sort d’une querelle de plusieurs années entre Boniface VIII et le roi de France, Philippe le Bel, à propos de désaccords fiscaux et juridiques. La crise est aussi intérieure. "Dans le Moyen Âge central, Rome est une ville avant tout dominée par des grandes familles baronnales installées dans différents quartiers", explique l'historien et directeur au CNRS Armand Jamme. Il ajoute : "Il y a des moments de conflits entre familles. Or, de nombreux papes sont eux-mêmes issus ou alliés de ces familles et participent à ce jeu de factions. Rome est une ville fondamentalement instable et le pape ne peut pas y assurer son autorité." Clément V est menacé par plusieurs familles baronnales telles que les Colonna et les Orsini. Le transfert du siège apostolique vers une autre ville s’avère nécessaire. L’installation des papes à Avignon est progressive. Alors que Clément V séjourne dans différentes demeures à Avignon et aux alentours, le pape qui lui succède, Jean XXII, décide de réquisitionner le palais de l’évêque et s’installe définitivement à l’intérieur de la ville. Les papes suivants, Benoît XII puis Clément VI, lancent la construction d’une vaste demeure pour leur cour à partir de 1336 : le Palais des Papes. La cour d’Avignon devient l’une des plus prestigieuses cours et attire des poètes, des peintres et des musiciens de toute l’Europe. Néanmoins, "Rome reste une référence, un lieu de pèlerinage", assure Armand Jamme, "il n'y a pas la volonté de sacraliser une résidence avignonnaise." Bien s’entendre avec le roi de France L’arrivée des papes à Avignon rapproche le siège apostolique du trône de France. Les deux souverains communiquent de manière presque continue. L’un et l’autre s’envoient très régulièrement des émissaires pour discuter de sujets divers : question de fiscalité ou nomination d’un évêque par exemple. Étienne Anheim, historien et directeur à l’EHESS, ajoute que : "beaucoup de gens qui sont actifs à la cour pontificale connaissent bien la cour de France. De nombreux théologiens ont fait leurs études à Paris, beaucoup sont passés dans les écoles ou les cathédrales du nord de la France. Par conséquent, il y a une fluidité des relations entre la cour du pape et la cour de France." Les rencontres officielles entre le pape d’Avignon et le roi de France sont cependant rares. Au contraire du siècle précédent, les papes d’Avignon se déplacent peu. Il arrive que le pape d’Avignon interfère dans les affaires politiques du roi de France. En tant que vicaire du Christ, il a le droit d’imposer la paix partout et, à ce titre, peut intervenir lorsqu’il estime qu’il y a un danger pour les fidèles. En pleine guerre de Cent Ans, le pape tente d’arbitrer à plusieurs reprises les conflits entre la France et l’Angleterre. L’intervention n’est pas militaire, mais diplomatique. Entre Rome et Avignon, c’est qui le patron ? En 1376, le pape Grégoire XI décide de revenir à Rome sur les conseils de Catherine de Sienne. Il meurt dans l’Urbs latine deux ans plus tard. Néanmoins, rentrer à Rome n'est pas simple, assure Étienne Anheim : "Quand les papes arrivent à Rome, c'est encore une petite ville, elle n'est pas du tout une des cités majeures de l'Italie de la fin du Moyen Âge. Rome est une petite ville en déprise. Les papes doivent y reconstruire une administration." De nombreux cardinaux, mécontents du nouveau pape élu à Rome, Urbain VI, décident d’élire un nouveau pape en la personne de Clément VII, qui retourne à Avignon. Deux papes s’opposent alors, l’un à Rome et l’autre à Avignon, pendant près de quarante ans. Durant le Grand Schisme, le lien politique entre les rois de France et les antipapes à Avignon se resserre. Les souverains français soutiennent financièrement et militairement les papes d’Avignon dans leurs expéditions contre Rome à plusieurs reprises. Il faut attendre le début du 15ᵉ siècle pour que le schisme prenne fin. Pour en savoir plus Étienne Anheim est historien, directeur à l’EHESS. Ses publications : Pétrarque, portrait de famille, Éditions de Minuit, 2026. Le Travail de l'histoire, Éditions de la Sorbonne, 2018. Clément VI au travail. Lire, écrire, prêcher au XIVᵉ siècle, Publications de la Sorbonne, 2014. Armand Jamme est historien, directeur de recherche au CNRS. Ses publications : (dir.) Le Souverain, l'Office et le Codex. Gouvernement de la cour et techniques documentaires à travers les libri officiariorum des papes d'Avignon, XIVᵉ-XVᵉ siècle, École française de Rome, 2014. (dir. avec O. Poncet) Offices, Écrit et Papauté (XIIIᵉ – XVIIᵉ siècle), École française de Rome, 2007. (dir. avec dir. J.-L. Gaulin et V. Rouchon) Villes d’Italie. Textes et Documents des XIIᵉ, XIIIᵉ, XIVᵉ siècles, Presses universitaires de Lyon, 2005. Références sonores de l’émission : Extrait de la fiction “L’attentat d’Anagni” de 1303, La Tribune de l’histoire, France Inter, 1969. L'historien et archéologue Sylvain Gagnière, à propos de l’installation du pape à Avignon, France Culture, 1970. Office polyphonique en présence du pape Clément VI à Avignon, interprété par La Main Harmonique, 2011. Le retour du pape à Rome en 1377, dans le documentaire “Écrivains mystiques du Moyen Âge” de Makhali-Phâl, 1963. Le philosophe Jean Jolivet à propos des papes et des antipapes, RTF, 13 janvier 1954. Générique : "Gendèr" par Makoto San, 2020.

  • September 17 · 58 min

    Photographie, objectif patrimoine : Appel à collecte ! Des photos pour les archives

    Quelle place pour la photographie dans les archives ? Elles accueillent autant les archives publiques, que privées. Ces albums, ou ces boîtes pleines de photos, dont nous avons parfois hérité, restent souvent fermés pendant des années, oubliés au fond d’un placard. Puis un jour, au hasard d’un rangement ou d’un déménagement, nous les retrouvons. La règle d’or pour les archivistes, les historiens, les historiennes, et nous-mêmes : il faut toujours écrire, au dos de la photo, la date, le lieu, et les personnes représentées, en précisant l’événement. La photo n’en a que plus de valeur historique : elle devient compréhensible. Le temps du don ou du dépôt Les archives nationales et départementales peuvent lancer des appels publics où elles invitent les particuliers à faire don de photographies (soit de l’image elle-même, soit d’une copie numérisée). La première grande collecte est lancée en 2013, pour rassembler des photographies de la Première Guerre mondiale. Marie-Ève Bouillon, conservatrice du patrimoine à la Mission photographie aux Archives nationales, souligne que cette collecte "a été essentielle pour combler un certain nombre de manques liés [aux] histoires particulières et [l']intérêt croissant pour la microhistoire, du côté des historiens". Cette modalité de collecte s’ajoute aux versements réglementaires, issus des institutions publiques et organismes de l’État, qui sont le principal moyen pour les archives publiques d’enrichir leurs collections. Des dons spontanés peuvent également être accueillis. Pour les archives départementales, l’enjeu premier est de collecter des photographies de lieux, et éventuellement de personnes, d’événements ou de savoir-faire, car elles représentent un territoire donné. Il est essentiel, dans la mesure du possible, de savoir où et quand la photographie a été prise, et qui apparaît dessus. Le temps de collecte sert aussi à noter ces informations et à les associer aux images recueillies, même s’il faut parfois accepter que ces données ont disparu. Gaël Chenard, directeur des Archives départementales et des affaires culturelles de la Creuse, insiste sur l'importance de la discussion avec les personnes qui viennent déposer un fonds. "Si vous ne recueillez pas [les informations] au moment où la personne a décidé de prendre du temps pour transmettre son histoire, lorsqu'elle la connaît, vous n'aurez peut-être plus jamais cette occasion. Vous condamnez les photos à une espèce de mutisme, ou, en tout cas, à un discours qui n'est que celui porté par le support visuel." Dans un second temps, des enquêtes peuvent être engagées par des générations d’archivistes qui tentent de reconstituer le contexte de production des images. Le temps de la conservation Les masses documentaires gérées par les archives sont énormes et engagent des processus de dépôt, de conservation, d’indexation, de numérisation et de publication complexes. Les Archives nationales, par exemple, comptent environ 2,9 millions de photographies. La question du stockage, physique comme numérique, est un enjeu pour les archives publiques comme privées. Les photographies argentiques doivent également être manipulées avec précaution, car elles s’altèrent facilement. Il faut les maintenir dans des conditions hygrométriques stables – c'est-à-dire la quantité de vapeur d'eau contenue dans l'air humide – et à une température d’environ 15 degrés. Les archives photographiques intéressent les particuliers, qui peuvent être amenés à consulter des documents pour nourrir une recherche sur leur histoire familiale et leur généalogie. Les chercheurs et chercheuses, en histoire, en sociologie, en anthropologie, en sont également friands. Les archives nationales et départementales ont à cœur de valoriser leurs fonds photographiques et organisent régulièrement des expositions pour présenter au public les pièces les plus singulières et intéressantes de leurs collections. La Conserverie, un lieu d'archives D’autres initiatives, comme celle d’Anne Delrez à travers La Conserverie, un lieu d’archives à Nancy, complètent les missions de service public des archives. Fondé en 2008, ce lieu de conservation, d’édition et d’exposition est particulièrement dédié à la photographie de famille, à travers le "Conservatoire National de l’Album de Famille". Anne Delrez y coordonne de vastes collectes photographiques, qui lui ont permis d’archiver, de numériser, d’indexer et de mettre en ligne plus de 75 000 clichés. Sa démarche se concentre sur l'acte même de la photographie, où se révèle "la tension entre l'être photographié et celui qui photographie". La Conserverie essaie de comprendre comment la photographie est utilisée "pour se raconter, pour se faire la vie belle, pour asseoir un pouvoir de narration au sein de la famille", explique sa directrice. Ces images souvent simples et universelles touchent au cœur et permettent d’accéder à une histoire collective et partagée, et d’écrire une histoire sociale, du quotidien et de l’intime. Autour de ce patrimoine photographique, des expositions sont organisées, des livres sont publiés, et des artistes sont invités à proposer des formes nouvelles. Pour confier vos archives Le site des Archives nationales Le site des Archives départementales de la Creuse Le site de La Conserverie, un lieu d'archives Pour en savoir plus Marie-Ève Bouillon est historienne de la photographie, conservatrice du patrimoine à la Mission photographie aux Archives nationales. Ses publications : (dir. avec Daniel Foliard) Traverser le monde. Le tournant photographique de l’Exposition universelle 1867, Éditions Université Paris Cité, 2026. (dir. avec Valérie Perlès) Nouvelles du Paradis. La carte postale de vacances, Éditions Loco, 2023. (dir. avec Sandrine Bula) Plateau volant, motolaveur, purée minute. Au salon des Arts ménagers (1923-1983), CNRS Éditions, 2022. Pour confier vos archives aux Archives nationales, consultez ce lien ou contactez dirf.an@culture.gouv.fr. Gaël Chenard est conservateur du patrimoine, directeur des Archives départementales et des affaires culturelles de la Creuse. Il est l'auteur de L’Administration d’Alphonse de Poitiers (1241-1271) (Classiques Garnier, 2017). Anne Delrez est artiste et directrice, fondatrice de La Conserverie, un lieu d'archives à Nancy. Ses publications : Présents, Les Éditions de La Conserverie, 2026. (avec Adeline Rossion) En dilettante. Histoire et petites histoires de la photographie amateur, Musée de la Photographie de Charleroi / Éditions du Caïd, 2022. Du vent au bout des doigts, Les Éditions de La Conserverie, 2022. L’Autobiographie comme mensonge, Les Éditions de La Conserverie, 2017. Charles et Gabrielle. Photographes, Le Port a jauni, 2003. Références sonores de l’émission : Reportage sur la grande collecte des archives de femmes en Isère, journal 19-20 Édition Alpes, 16 juin 2018. Extrait du documentaire "Albums de famille" de Juliette Armanet, réalisé par Véronique Vila, Sur les docks, France Culture, 2014. Reportage sur la grande collecte des Archives nationales avec l'intervention de l'historien Manuel Charpy, Radio France Internationale, 18 novembre 2016. Extrait du film La Venue de l'avenir de Cédric Klapisch, 2025. Commémoration de la libération à Guéret, ici 19-20 Limousin, 25 août 2024. Générique : "Gendèr" par Makoto San, 2020.

  • September 16 · 58 min

    Photographie, objectif patrimoine : Collectionner et exposer, la photographie au musée

    De nos jours, il est évident de croiser quelques clichés photographiques quand nous visitons une exposition ou les collections permanentes d’un musée. Il peut s’agir de documents historiques ou d’œuvres d'art, qui parfois se rejoignent. À quand la patrimonialisation de la photographie remonte-t-elle en France ? Quand les musées ont-ils commencé à s’intéresser à la photo ? Un support documentaire au 19ᵉ siècle Dès le 19ᵉ siècle, la photographie intègre diverses institutions telles que des bibliothèques ou des musées. C’est le cas de la Bibliothèque nationale, du Muséum d’histoire naturelle, du Musée des Antiquités, ou encore du Conservatoire des arts et métiers, par exemple. Néanmoins, la photographie n’est pas collectionnée intentionnellement et aucune institution n’a la volonté de former une collection. Les images sont conservées pour leur valeur documentaire et ne sont pas encore perçues comme des œuvres d’art. Dans la majorité de la société, la photographie est perçue comme un outil de reproduction de la nature. À l’encontre de l’opinion commune, certains photographes défendent l’idée que la photographie est un art. C’est le cas du photographe Nadar, de la photographe britannique Julia Margaret Cameron ou encore du photographe Gustave Le Gray. Leur parole trouve cependant peu d’échos. Des collections privées aux expositions La période de l’entre-deux-guerres marque une étape importante dans la prise de conscience de la photographie comme patrimoine. Les images anciennes du 19ᵉ siècle commencent à être recherchées activement par des collectionneurs et collectionneuses comme Gabriel Cromer, Thérèse Bonnet ou encore André Dignimont. De nombreux critiques d’art commencent à publier des images du siècle passé et les font connaître dans des revues d’avant-garde ou des revues d’art. Des expositions entièrement dédiées à la photographie voient le jour et permettent au public de prendre connaissance de l’histoire du médium. La perte de plusieurs collections d’ampleur – telles que celles de Gabriel Cromer ou d’Eugène Atget qui partent vers les États-Unis dans les années 1930 – constitue des traumatismes à l’échelle nationale. La photographie devient œuvre d'art L’institutionnalisation et la patrimonialisation de la photographie s'accélèrent dans les années 1960-1970. En 1964, le Musée français de la photographie est inauguré à Bièvres. En 1970, les Rencontres d’Arles sont également créées. En 1972, c'est au tour du musée Nicéphore-Niépce d'être inauguré à Chalon-sur-Saône, ville de naissance du célèbre photographe. À la fin des années 1970, l’État et les institutions veulent créer des collections photographiques qui soient artistiques, notamment au Centre Pompidou ou au musée d’Orsay. Les expositions jouent un rôle crucial dans la patrimonialisation de la photographie et l’évolution de son statut comme objet d’art. Pour en savoir plus Éléonore Challine est maîtresse de conférences en histoire de la photographie à l'Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Elle est l’autrice d’Une histoire contrariée. Le musée de photographie en France (1839-1945) (Éditions Macula, 2017). Références sonores de l'émission : Yvan Christ, critique et historien de l'art, France Culture, 8 avril 1965. Charles Baudelaire à propos de la photographie en 1859, texte lu dans Un été avec Baudelaire, France Inter, 2014. Lecture par Raphaël Laloum d'un texte de Nadar dans "Les histoires du mois", Musée français-anglais, n° 22, octobre 1856. Bernard Marbot, conservateur au département des estampes et de la photographie à la Bibliothèque nationale de France, France Culture, France Culture, 1ᵉʳ octobre 1989. Denis Briat à propos de la collection du photographe Eugène Atget, France Culture, 19 avril 1972. Lecture par Thomas Beau de la lettre du photographe Henri Manuel au ministre de l’Éducation nationale, 24 mai 1933. Le photographe Jean Fage évoque le premier musée de photographie de France à Bièvres, France Inter, 27 mars 1968. Michel Tournier, écrivain et cofondateur des Rencontres d’Arles, France Culture, 22 mai 1970. Archive de fin d'émission : la photographe Florence Beaume cède son fonds aux Archives de l'Ain en 1920, archive du 13 décembre 2010. Générique : "Gendèr" par Makoto San, 2020.

  • September 15 · 58 min

    Photographie, objectif patrimoine : Photographier le patrimoine, figé pour l’éternité

    Les pionniers de la photographie ont vécu une aventure à la fois humaine, artistique et technique. Partis sur les routes de France, ils ont capturé des monuments déjà menacés de disparition. Leurs clichés, devenus eux-mêmes patrimoniaux, révèlent l’évolution de notre rapport à cette notion complexe qu’est le patrimoine. Ce travail de documentation est aussi un acte de préservation : un regard tourné vers le passé pour garantir l’avenir de ce patrimoine. La prise de conscience patrimoniale Au 19ᵉ siècle, l’invention de la photographie coïncide avec l’émergence d’une conscience patrimoniale en France. En effet, les destructions de la Révolution française et la découverte de monuments en ruines suscitent la peur de voir disparaître des édifices qui incarnent l’histoire de France. Le texte "Guerre aux démolisseurs" de Victor Hugo, paru en mars 1832, renforce l'idée qu'il faut sauvegarder ces monuments. Alors que les institutions, comme la Commission des monuments historiques, s’emparent de la question, la photographie apparaît comme un outil efficace de documentation et de conservation du patrimoine. Anne de Mondenard, responsable du département photographies et images numériques au musée Carnavalet – Histoire de Paris, souligne le paradoxe inhérent à l’usage de la photographie au 19ᵉ siècle "qui est tourné vers l’avenir avec un certain nombre d’inventions", dont la photographie fait partie, alors qu'"un des premiers grands rôles qu’on va lui donner, c’est de regarder vers le passé." Malgré l’arrivée d’appareils légers et maniables, grâce aux rapides progrès techniques apparus tout au long du 19ᵉ siècle, les photographes du patrimoine restent, selon Olga Lemagnen, historienne de la photographie, "fidèles à des techniques assez anciennes". Alors que des appareils compacts se démocratisent, "eux conservent des chambres photographiques sur pied, moins lourdes que celles des années 1850". Anne de Mondenard explique que "c’est le seul outil qui leur permet de redresser les perspectives. Quand vous photographiez un bâtiment avec un appareil, les perspectives se déforment. Si l’on veut avoir une photographie d’une façade avec de belles lignes parallèles, il n'y a que la chambre photographique, avec l'avant et le dos qui bougent, qui vous permet de redresser les perspectives." L’institutionnalisation de la photographie comme outil de conservation : commandes publiques et municipales En 1851, la mission héliographique, première commande publique française de la Commission des monuments historiques, envoie cinq photographes – Hippolyte Bayard, Édouard Baldus, Gustave Le Gray, Henri Le Secq et Auguste Mestral – pour inventorier, sous forme d’images, une partie du patrimoine national. Comme l’explique Anne de Mondenard, le terme "héliographique", qui signifie écrire avec le soleil, est forgé par les historiennes et historiens ultérieurement, puisque le vocabulaire de la photographie n’est pas fixé au 19ᵉ siècle. En 1851, la mission est désignée comme une "mission photographique ou de photographe en mission". La photographie est reconnue par l’État comme un moyen technique rapide et précis pour préparer les restaurations des monuments historiques dont la Commission a la charge. En parallèle, Paris, berceau de la photographie, joue un rôle moteur dans l'institutionnalisation de la photographie comme outil de conservation. Dès 1839, Louis Daguerre y réalise ses premiers daguerréotypes et capture les grands monuments parisiens et la Seine. Un article de la Gazette nationale, à lire sur RetroNews.fr, fait état des questionnements qui suivent la découverte de l'inventeur. Dans les années 1850, la municipalité commande des vues avant les transformations haussmanniennes, notamment auprès de Charles Marville. Anne de Mondenard note un paradoxe : "Le fait que la photographie existe et qu’on puisse préserver une trace de ce qui va disparaître, paradoxalement, autorise d’une certaine façon à détruire plus facilement." Olga Lemagnen ajoute que "c’est une manière de compenser les pertes." La ville, sous la demande du baron Haussmann "décide de lancer une importante commande photographique pour documenter toutes les rues, tous les coins de la capitale, voués à disparaître dans le cadre de ces grandes transformations", poursuit l'historienne de la photographie. En 1898, la Commission du Vieux Paris systématise la collecte de photographies avec l’ambition de documenter tout le vieux Paris. En vingt ans, elle acquiert près de 2000 clichés, des grands monuments aux ruelles et bâtiments à l’architecture ordinaire, pour documenter, conserver et encourager l'étude de l’histoire de Paris. Olga Lemagnen souligne que la démarche de la ville s'accompagne de l'idée selon laquelle*"mieux connaître le patrimoine par la photographie, c'est aussi mieux le préserver."* La photographie et le patrimoine La photographie ne se contente pas de documenter le patrimoine, elle le construit. Les cathédrales gothiques et les châteaux médiévaux ne sont pas choisis par hasard lors de la mission héliographique, puisqu’ils incarnent ce qui est considéré comme patrimoine au 19ᵉ siècle. La notion, en constante évolution, s’ouvre à l’architecture ordinaire et populaire avec les clichés de la Commission du Vieux Paris. Olga Lemagnen illustre ce propos avec l’évolution des photographies de Paris “Au début, on photographie Paris comme une ville vide, une ville inversée, mais aussi une ville monumentale. On va beaucoup photographier les grands monuments : le Panthéon, le Louvre, l’Arc de Triomphe, la Seine avec ses ponts.” Alors que la notion de patrimoine s’élargit au 19ᵉ siècle, les photographies capturent désormais “le tissu urbain, les quartiers, non plus seulement pour le monument, mais pour ce que la ville peut incarner ou représenter d’une certaine typologie ou d’un mode de vie passé.” La photographie agit ainsi comme un miroir du patrimoine tel qu'il est perçu par la société du 19ᵉ siècle. Pour en savoir plus Anne de Mondenard est conservatrice générale du patrimoine, responsable du département photographies et images numériques au musée Carnavalet – Histoire de Paris. Ses publications et contributions : La Mission héliographique : cinq photographes parcourent la France En 1851. Éditions du Patrimoine, 2002. "La Mission héliographique : mythe et histoire", Études photographiques [en ligne], 2, mai 1997. Olga Lemagnen est historienne de la photographie, enseignante-chercheuse à l’École Normale Supérieure. Elle est l'autrice d'une thèse en histoire de l'art intitulée "Les photographes du vieux Paris. Eugène Atget et les autres (1898-1916)" sous la direction de Michel Poivert et Bertrand Tillier, soutenue en 2023, à l'Université Paris 1 - Panthéon Sorbonne. Ses contributions : "Aux bords de l’image", dans Vincent Chambarlhac et Bertrand Tillier (dir.), Un jeu avec Eugène Atget. La rue Mouffetard, le photographe et la mercerie-papeterie, 1912, Éditions universitaires de Dijon, 2026. "Les photographes de Paris au tournant du XXᵉ siècle. Sources, méthodes et enjeux d'une itinérance programmée", Photographica, n° 2, 2021. Référence bibliographique citée : Mon père, appelé en Algérie (photographies de René Tillier) de Bertrand Tillier, Créaphis Éditions, 2023. Références sonores de l'émission : Paul Léon, directeur général des Beaux-Arts, présente Les voyages pittoresques et romantiques de l'ancienne France du Baron Taylor, RTF, 12 février 1957. Lecture par Maïwenn Guiziou d'un article d'Henri de Lacretelle paru dans la revue La Lumière le 20 mars 1852. Lecture par Thomas Beau de l'article de Francis Wey intitulé "Comment le soleil est devenu peintre", publié en 1853 dans la revue Le Musée des familles. Lecture par Raphaël Laloum d'un extrait du Dictionnaire raisonné de l’architecture française du XIᵉ au XVIᵉ siècle, Volume 8, article "Restauration", de Viollet-le-Duc, 1858. La Commission du vieux Paris présentée dans l'émission Gazette de Paris, RTF, 28 juillet 1949. Archive de fin d'émission : Denis Briat à propos de la collection du photographe Eugène Atget, France Culture, 19 avril 1972. Générique : "Gendèr" par Makoto San, 2020.

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